Non, les dominants n’ont pas « rien à perdre »

Les militants progressistes insistent souvent pour dire que les dominants sociaux ne perdent rien lorsque leurs privilèges cessent d’en être pour devenir des droits étendus à toutes les catégories de population, au prétexte qu’ils continueront toujours à bénéficier de ces droits, ils n’en auront simplement plus l’exclusivité. Cet argument, hélas, est faux, et il me semble utile et nécessaire d’y remédier pour que le débat porte sur les enjeux réels du rapport de force.

C’est d’ailleurs ce faux argument qui rend paradoxal le constat que, d’une part, les dominants n’ont pas conscience de leurs privilèges, et de l’autre, qu’ils les défendent pourtant becs et ongles lorsque ceux-ci sont remis en question. Si les dominants n’avaient effectivement rien à perdre, ils n’auraient aucune raison de s’opposer aux mesures de justice sociale, et on aurait grand tort de croire que c’est le cas, d’autant que ça ne permet pas de lutter efficacement : il s’agirait de prendre les adversaires au sérieux.

Le prestige social

Car si les dominants n’ont pas conscience de leurs privilèges, ils ont en revanche une conscience fine du prestige social dont ils bénéficient (Bourdieu parlerait de capital symbolique). Ils le justifient cependant par leur mérite : pour eux, il est légitime de bénéficier d’un prestige social lorsqu’on a démontré qu’on en était digne. Et on sait qu’on en est digne précisément parce qu’on bénéficie d’un prestige social (si ça vous évoque un raisonnement circulaire, bien vu 😉 ).

Et c’est bien pour conserver ce prestige qu’ils s’opposent à l’étendue des droits spécifiques dont ils jouissent à d’autres catégories de la population (lire Mythologie de l’effort) : on l’a notamment vu lors des débats sur l’ouverture du mariage civil aux couples de même sexe, de nombreux opposants soulignaient que cette loi « galvaudait » le mariage hétérosexuel. Et c’était sans doute, et de loin, le moins mauvais de leurs arguments (mais il est vrai que les autres étaient particulièrement médiocres) : le fait de ne plus appartenir à une élite qui bénéficie d’un droit exclusif fait que le couple hétérosexuel est devenu un peu moins favori aux yeux de l’état, et au delà de la société toute entière, un peu moins spécial, un peu plus banal, le couple hétérosexuel a été « rabaissé » en même temps que le couple homosexuel a été « élevé » par cette loi, puisque de fait, la loi surélevait le couple hétérosexuel auparavant : chaque couple est désormais aussi légitime aux yeux de la loi que les autres (exception faite de la procréation médicale assistée…) C’est également pour cette raison qu’ils ont déploré la disparition (fantasmée, qui plus est) des mentions « père » et « mère » des actes de naissance pour « parent 1 » et « parent 2 ». Le couple hétérosexuel a effectivement perdu un peu de son lustre dans l’affaire, puisqu’il a moins de traitement de faveur. Ils y ont donc perdu une valeur sociale, valeur qui précisément légitimait les oppressions LGBTphobes (dans un raisonnement non moins circulaire). Oui, les couples hétérosexuels ont autant de droits après qu’avant cette loi, d’un point de vue légal, mais ils ont perdu un primat social sur les couples queers, et c’est bien à ce primat que les adversaire de la loi Taubira se sont accrochés autant qu’ils ont pu.

Il faut ici insister sur un enjeu considérable pour la domination : maintenir son statut de référent universel par lequel toute chose est mesurée, plutôt que d’être reléguée à un sous-groupe de l’humanité, ni plus ni moins légitime que les autres. La domination se conçoit comme le cas général, et les minorités comme des exceptions, des cas particuliers de l’humanité. C’est la raison pour laquelle les dominants s’opposent à ce que la domination soit désignée : on ne peut pas réfléchir ce qu’on ne nomme pas. Ce qui explique que vous verrez bien des personnes cisgenres s’opposer à ce qualificatif, lui préférant de loin des termes comme « normal »… Pour les mêmes raisons, les blancs s’opposent à être désignés comme tels, considérant que cette seule spécification serait « raciste »… Idem pour le mot « féminicide » ou encore l’écriture inclusive, et même pour ceux qui recommandent de parler « d’humanisme » en lieu et place du féminisme. On retrouve l’androcentrisme dans les détails les plus insidieux, jusque dans la signalétique des toilettes publiques.

On aurait tort de nier que les dominants y perdent, d’autant que c’est bien là l’enjeu du débat : il ne s’agit pas tant de nier que les dominants perdent du prestige social lorsqu’on obtient des mesures d’égalité, mais de souligner que ce prestige est illégitime, et donc injuste, et que c’est bien pour ça qu’il est nécessaire qu’ils le perdent. Là est le vrai nœud gordien du débat, et le grand laissé pour compte. C’est d’autant plus regrettable que ne pas répondre là dessus fait que, d’une part, militants progressistes et réactionnaires ne se répondent pas et que leurs discours passent à côté de la cible de part et d’autre, et que d’autre part, on gagnerait beaucoup à remettre en question la légitimité du prestige social plutôt que de dire qu’ils n’ont rien à y perdre.

Les situations de concurrence

L’autre aspect sur lequel les dominants ont effectivement quelque chose à perdre concerne tous les domaines où ils sont en concurrence avec les catégories dominées. Et c’est bien le propre des systèmes de domination de les mettre en concurrence, à plus forte raison dans le cadre du capitalisme.

Ainsi, selon la campagne de testing du gouvernement, à CV identique, les personnes blanches ont 20% de chances en plus que les personnes racisées d’obtenir un entretien d’embauche. Les hommes ont 50% de chances en plus que les femmes de ne pas exercer un emploi précaire. Il en est de même pour l’accès à un logement, à des biens et services, au traitement par l’administration et les institutions (par exemple, selon une étude du défenseur des droits, les jeunes hommes blancs ont 20% plus de chances de ne pas subir de contrôle d’identité que les jeunes hommes racisés).

Pour que les chances soient équitables, il va donc bien falloir que les dominants perdent des chances pour que les minorités en gagnent dans les domaines où ils sont mis en concurrence : le propos n’est pas de mettre en œuvre un système où chacun aurait plus de chances que les autres, ce serait logiquement inopérant.

Il va donc bien falloir que les dominant acceptent de perdre ces chances, et ils ne l’accepteront que lorsqu’ils auront compris que ces chances en plus ne relèvent pas de leur mérite, mais bien d’une discrimination positive en leur faveur à tous les niveaux de la société. C’est donc toute leur vision de l’ordre du monde qu’il s’agit de remettre en question, et ça n’est pas une mince affaire.

En tout état de cause, on ne le fera pas en leur répondant qu’ils n’ont rien à perdre : ils savent que c’est faux, et ils ont raison. Là où ils ont tort, en revanche, c’est qu’ils croient avoir mérité ce qu’il est question de leur faire perdre.

C’est bien pour ces raisons que, pour les privilégiés, l’égalité ressemble toujours à de l’oppression : parce qu’il est question de leur faire perdre quelque chose qu’ils pensent avoir mérité, ils perçoivent cette perte comme un traitement injuste, qui les dévalorise. C’est vrai que ça les dévalorise, mais c’est faux que c’est injuste.

3 commentaires

  1. Cher Monsieur,

    Vous m’en voyez enseveli par la honte. Il va de soi que je n’écris que dans le fol espoir de vous plaire personnellement, et je réalise que j’ai été aveuglé par une ambition démesurée dont je n’avais guère les moyens. Naturellement, votre abonnement vous sera remboursé séance tenante sur simple demande auprès de l’économat. J’espère néanmoins que vous n’aurez pas trouvé ça aussi pauvre qu’un commentaire qui se contenterait d’émettre une opinion sans la moindre pertinence 🙂

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