L’entitlement

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⚠️Avertissement de contenu : eugénisme, validisme

Oui, encore un anglicisme. Ce mot, qui n’a pas d’équivalent français, décrit le sentiment que quelque chose nous est dû, et au delà, une intolérance à la contrariété et à la frustration. J’ai déjà évoqué le concept au détour de plusieurs articles sur ce blog, mais il mérite de s’y arrêter plus en détail tant il offre des clés de compréhension, et c’est une première pierre sur laquelle une série d’articles à paraître va s’appuyer. Nous allons voir à travers une série d’exemples la façon dont ce sentiment s’exprime politiquement dans une défense du statu quo et de la domination sociale. Cette série d’exemples a pour but d’une part de vous permettre, par leur multiplication, d’identifier le schéma de fonctionnement qui les anime afin de reconnaître l’entitlement dans ses autres manifestations. D’autre part d’en tirer des enseignements sur sa fonction dans les rapports sociaux, et enfin de prendre conscience qu’il se trouve au cœur de l’action politique des réactionnaires.

Derrière chaque « j’ai quand même bien le droit de… » en réponse à une critique, on peut déceler de l’entitlement. Sous ces indignations, on voit à la fois le reflet de l’incommensurabilité des expériences vécues entre dominants sociaux et minorités sociales, et l’incapacité à faire abstraction de soi, à prendre conscience que, résolument, tout le monde n’a pas les mêmes latitudes. C’est bien cette prémisse que chacun est à même de voir les mêmes efforts récompensés de la même manière, que nous partirions tous de la même ligne de départ, et que nous avons tous les mêmes moyens et capacités d’agir, qui aboutit à une vision de l’ordre du monde mû par les rouages invisibles d’une sorte de justice karmique. Autrement soit dit, rien de moins qu’un raisonnement panglossien. Ou pire encore, dans les cas où les dominants perçoivent bien ces inégalités de moyens, ils les considèrent comme légitimes, partant du principe qu’elles sont le reflet du mérite respectif de chacun.

Parce que le monde est forcément juste, je mérite donc ma place, et les autres la leur, dans l’ordre du monde. Et parce que je mérite ma place dans l’ordre du monde, je peux légitimement m’attendre à un certain traitement digne de ma condition. Comme par exemple avoir un accès privilégié aux canots de sauvetage du Titanic si je fais partie des premières classes (après tout, le prix plus élevé du billet ne le justifie-t’il pas ?). Et lorsque je fais face à un traitement qui ne correspond pas à l’idée que je m’en fais, je le perçois comme une injustice. Autrement soit dit, ça relève rigoureusement du caprice d’enfant trop gâté par la vie.

Le client est roi, ou les Karen déchaînées

Le capitalisme lui-même permet à tous ceux qui en ont les moyens de goûter aux délices de l’entitlement, puisque l’acte d’achat est censément lié à un principe de satisfaction des moindres caprices : le client ne saurait connaître quelque frustration que ce soit, et il appartient aux vendeurs de se plier en quatre pour assouvir tous ses désirs, y compris lorsqu’il ne faudrait rien de moins qu’un miracle. Toute personne qui a travaillé au « contact clientèle » sait à quel point l’acte d’achat peut transformer n’importe qui en véritable enfant gâté, infligeant humiliation et terreur à quiconque rechignerait à exaucer tous ses caprices, y compris pour le prix d’un simple café… voire pour rien du tout (quel artiste n’a jamais été contacté pour effectuer un travail payé en « exposition » ?). Il y a un enjeu de pouvoir entre le client et l’employé d’un commerce : chacun sait que le second est censé satisfaire le premier et rester poli en dépit de ses outrances, et bien des clients en abusent. Pour certains, c’est l’occasion rêvée d’une catharsis permettant d’exorciser toutes ses frustrations, de se venger des humiliations qu’ils ont subies, de goûter au « power trip » de la domination sociale, l’espace d’un instant, en traitant l’employé du commerce de façon indigne. Internet regorge d’histoires plus rocambolesques les unes que les autres de ces suspensions d’humanité. À tel point que le profil a percolé en archétype au nom de Karen : des femmes blanches bourgeoises, la quarantaine, souvent racistes, qui font des scandales publics et exigent de « parler à votre supérieur ». Ces femmes savent que les conflits de race leur donnent un ascendant de crédibilité auprès des hommes blancs, dont elles n’hésitent pas à faire usage (lire Un brocialiste, une fémonationaliste et une TERF entrent dans un bar…), encouragées par le fait qu’on n’écoute jamais tant la parole des femmes blanches que lorsque c’est pour dénoncer des hommes racisés.

Quant aux services publics, on y trouve fréquemment des panneaux rappelant que les agressions envers les fonctionnaires seront poursuivies, soulignant la fréquence desdites agressions. Le corps enseignant, lui aussi, regorge d’histoires d’horreur de parents d’élèves pour lesquels rien ne saurait être trop beau pour leur progéniture.

Quiconque a conscience que n’importe quel travailleur au contact de la clientèle, ou des usagers de service public, subit quotidiennement ce type d’abus, se doit de redoubler de patience et de gentillesse envers eux, à plus forte raison envers les femmes et les personnes racisées pour lesquelles les effets de la domination sociale ne sont qu’amplifiés, d’autant plus en cette période difficile pour tout le monde.

Et puisqu’il est question d’entitlement capitaliste, il faut ici accorder une mention spéciale aux riches qui se disent victimes de haine anti-riches et qui se plaignent d’impôts punitifs pour le seul crime d’avoir mieux réussi que les autres, à la seule force de leur talent et de leur travail, en toute autarcie sociale (lire l’individualisme, une misanthropie), ainsi que des diverses lois et régulations qui contraignent les manières dont ils peuvent gagner de l’argent. De même pour les propriétaires et les patrons qui déplorent que les lois en fassent trop pour protéger leurs locataires ou leurs salariés.

Une pandémie révélatrice

On a d’ailleurs vu une illustration de ces caprices de clients avec les polémiques autour du masque en ces temps de pandémie : le client venant bénir un commerce de la sainte onction de son argent durement gagné, il ne supporte de subir aucune contrainte en contrepartie, pas même de porter un masque. Et pour ceux d’entre eux qui affirment que ça n’est pas à eux de faire des concessions pour éviter de contaminer les autres, ils ne font que confirmer que l’individualisme est une misanthropie. En somme, « votre problème n’est pas mon problème, mais mon problème est le vôtre »…

La bourgeoisie, qui n’adhère jamais tant au concept de solidarité que quand c’est à son bénéfice, a également montré tout son entitlement à l’occasion de la pandémie, puisque les règles relatives à la distanciation sociale ne se sont manifestement appliquées qu’au gens indignes de sa condition. Entre Carla Bruni qui fait de grandes embrassades en simulant des quintes de toux dans un exercice de réactance caractérisé, les « carnets de confinement » pleins de vague à l’âme indécent émis depuis des résidences secondaires, les fêtes illégales et les « dîners clandestins », résolument la « responsabilisation » a bon dos.

On n’oubliera également pas la façon dont d’aucuns ont désigné des catégories de population soit comme cobayes potentiels, soit comme sacrifices légitimes pour désengorger les hôpitaux, posant l’eugénisme dans le débat public en toute décontraction. Ainsi, Camille Locht, directeur de recherche à l’INSERM, proposait en Avril 2020 sur LCI de vérifier la piste du vaccin BCG en Afrique, ou chez les prostituées. Laurent Alexandre quant à lui proposait dès Septembre 2020 sur CNews de rendre le vaccin, sur lequel on n’avait alors encore aucun recul, obligatoire pour les personnes âgées, au prétexte qu’elles n’ont « qu’une espérance de vie résiduelle ». Il faut également souligner que certains CHU ont recommandé, lorsque les médecins sont réduits à choisir qui doit vivre ou mourir, de tenir compte du handicap physique ou mental, alors même que ça n’entraîne aucune complication particulière sur le COVID. L’entitlement, c’est aussi considérer que certaines vies (généralement « les nôtres ») valent plus que d’autres (généralement « les leurs »)…

La « liberté d’importuner »

Le backlash suite à la prise de conscience de #metoo ne s’est pas fait attendre, et bien vite on a vu brandie la liberté de prendre le temps et l’attention d’inconnues dans la rue. Il semblerait qu’il reste encore des hommes (et même certaines femmes) qui considèrent que c’est leur droit de se transformer en spam humain. À les entendre, ils auraient bien du mérite et font preuve de bien du courage à risquer d’essuyer l’humiliation d’un refus, et c’est rien de moins que la perpétuation de l’espèce (qui apparemment serait en danger de disparition imminente) qui est en jeu. À croire que les couples ne se forment d’aucune autre manière, et surtout pas dans les contextes qui y sont dévolus.

Là encore c’est l’entitlement qui conduit ces hommes à pousser des cris d’orfraie lorsqu’on leur signifie que leurs tentatives ne sont pas bienvenues dans l’absolu : contre toute attente, les femmes qui déambulent dans l’espace public ne donnent aucun accord tacite pour les importuner, prétendant simplement vaquer d’un point à un autre en toute quiétude, comme n’importe quel citoyen. Il y a, bien sûr, bien d’autres enjeux de la domination masculine derrière le harcèlement de rue (notamment le fait de rappeler aux femmes à qui appartient l’espace public, ou encore la manière dont ils diluent les responsabilités collectives à des cas individuels), mais c’est bien la façon dont ils se prévalent d’un droit à aborder des inconnues qui relève de l’entitlement.

Bien entendu, les prétentions à un « droit au sexe » ne s’arrêtent pas là, puisque c’est également elles que revendiquent les nice guys, les MGTOW et les incels (lire aux sombres héros de l’amer). Il est par ailleurs savoureusement ironique de voir les antiféministes accuser les féministes d’être « frustrées » pour disqualifier leurs revendications dans un cas d’école de bulvérisme, alors même que ce sont eux qui tolèrent le moins bien leur frustration, et de loin.

« On ne peut plus rien dire », ou la liberté d’expression dévoyée

Les dominants sociaux ont eu l’habitude de tenir tous les propos oppressifs qui leur chantent sans subir la moindre critique, mais cette habitude a été contrariée par l’avènement des réseaux sociaux, sur lesquels les minorités sociales peuvent enfin faire entendre leurs voix, jusque là étouffée dans l’œuf. Là encore, l’entitlement vient jouer puisque c’est bien cette nouveauté qui désarçonne les dominants : ils continuent de tenir pour un dû ce qui n’était qu’un des privilèges liés à la domination sociale et au capital symbolique. N’est-il pas outrancier de prétendre être exempt de toute critique et de se poser en Mozart qu’on assassine à la moindre réserve ?

Et de se draper dans la liberté d’expression outragée, comme si celle-ci ne s’appliquait pas à la critique de leurs propos. La liberté d’expression, en réalité, est un concept qui ne contraint que les états de droit : il empêche les gouvernements de restreindre certains types d’expression (mais pas tous : la liberté de diffamer ou d’injurier n’existe pas), mais aucunement de n’essuyer aucune critique de ses propos. Cette mentalité, en réalité, est assez contraire au principe même de débat démocratique, mais là aussi j’y reviendrai. Un autre aspect dévoyé de la liberté d’expression, c’est de la considérer comme un droit sacré de pouvoir s’exprimer… partout. Ainsi, Eric Zemmour s’est plaint d’être personna non grata sur le service public, n’ayant reçu aucune invitation pour y faire la promotion de ses livres, comme si c’était un dû. Nombre d’autres auteurs ne sont pas plus invités que lui (et même bien moins) sans que quiconque considère que ce soit une violation d’un droit quelconque. Je n’ai moi-même fait l’objet d’aucune invitation dans les médias, et il me semble que ce serait leur liberté qui serait violée s’ils devaient y être contraints, et non la mienne qui l’est de ne pas pouvoir m’y exprimer.

Il faut souligner le double standard à l’œuvre, puisque toutes les libertés d’expression ne se valent pas : il ne s’agit que de défendre celle des dominants, quand celle des minorités continue d’être sévèrement réprimée. On peut ainsi citer de multiples occurrences, comme la chanteuse Mennel, l’étudiante Imane pour avoir partagé sur Instagram une recette de cuisine en étant voilée, ou encore Alice Coffin qui a eu l’insolence de revendiquer des choix de lecture, parmi bien d’autres.

Comme on le voit dans ces cas là, l’entitlement est également au cœur de la réactance, c’est à dire le mécanisme de défense face à une contrainte ou une autorité qu’on juge illégitime. C’est bien parce que les critiques des minorités sont nécessairement illégitimes (lire Comment le privilège social entrave l’esprit critique) que les dominants hoquettent à la moindre contradiction, et vont avoir tendance à en rajouter pour faire valoir ce qu’ils considèrent être leur « bon droit », sans considération pour le fait que celui-ci leur est exclusif, ce qui caractérise le privilège social. Pour les mêmes raisons, c’est également l’entitlement qui motive les diverses paniques morales : la contestation de ce qu’on tient pour un droit acquis est perçue comme une menace de la légitimité de l’ordre social.

On notera d’ailleurs que bien des personnes qui avaient jusque là un accès privilégié aux grands médias ont longtemps conspué Internet en général et les réseaux sociaux en particulier, et pour certains le font encore, déplorant que tout un chacun soit désormais autorisé à s’adresser à la foule alors que ce fut autrefois un privilège dûment « mérité ». Quitte, parfois, à y glisser subrepticement de l’idéologie néolibérale comme le fait doctement le (paraît-il) sociologue Gérald Bronner à grands coups de « dérégulation-du-marché-de-l’information-pour-le-dire-plus-simplement-internet ».

L’acteur total dont on ne musèlera pas le talent

Vous l’ignoriez peut-être, mais il existe un droit des acteurs blancs à jouer des personnages racisés, et un droit des acteurs cisgenres à jouer des personnages trans, alors que la réciproque n’est jamais vraie, que les acteurs racisés ou trans n’ont déjà que trop peu d’occasions de travailler, et voient en outre les rôles qui devraient leur être destinés pris par des acteurs de la catégorie qui les domine. Et quand on fait observer ce simple état de fait, qu’on essaie de faire prendre conscience aux acteurs dominants qu’ils prennent une des rares opportunités pour leurs collègues minorisés d’avoir enfin un rôle, ils se drapent dans leur bon droit à jouer n’importe quoi et leur talent pour en être capable. A croire que si les acteurs trans ou racisés jouent moins qu’eux, c’est parce qu’ils n’ont pas leur talent pour incarner mieux qu’eux à la scène ce qu’ils sont pourtant à la ville… les outrances de la croyance en la méritocratie n’ont manifestement aucune limite.

« Je suis un acteur libre et si un jour je veux faire un bio pic de Mao Tse Tung, je le ferai », proclama le grand acteur

Le double standard est d’autant plus manifeste lorsque, d’un côté, un Depardieu peut incarner sans souci un personnage historique métis tel qu’Alexandre Dumas (permettant d’ancrer un peu plus la croyance que c’était un blanc bien comme il faut pendant qu’on se demande quelle contribution les personnes racisées ont bien pu apporter à la culture), mais qu’on assiste par ailleurs à des levées de bouclier lorsqu’il est question qu’un acteur noir incarne un personnage fictif (qui un Stormtrooper repenti dans Star Wars, qui un émule contemporain d’Arsène Lupin), que rien ne détermine pourtant à être blanc.

« Mon père était un mulâtre, mon grand-père était un nègre et mon arrière-grand-père était un singe. Vous voyez, monsieur, que ma famille commence où la vôtre finit »

Alexandre Dumas

Y compris parfois jusque dans le cosplay, ou lorsque le canon lui-même se compromet à produire un Superman ou un Spider-Man noir tout ce qu’il y a de plus officiel. En 2019, quand Marvel sortit son premier film avec une super-héroïne en tête d’affiche, Captain Marvel, des hordes de masculinistes y ont vu une tentative de manipulation et une dépossession par les féministes d’une culture dont ils se revendiquent les détenteurs, alors même que ça n’est qu’au bout du vingt-et-unième film en onze ans du Marvel Cinematic Universe qu’on a pu constater cette concession à l’inclusivité, après une litanie de super-héros masculins, et c’était encore trop à leurs yeux… Il y ont vu un calcul cynique (ou pleutre) accordé aux hordes de minorités « tyranniques » qui ont la lubie outrancière de vouloir être dignement représentées dans les œuvres de fiction. Pour eux, ce droit n’échoit qu’aux hommes blancs parce qu’ils l’ont mérité, eux, et la fonction première des minorités dans les fictions est de servir de faire-valoir mono-dimensionnel au héros blanc hétéro cisgenre. Héros qui sait magnanimement ne pas les discriminer tant il est admirable et noble (lire le tokénisme). Qui pourrait décemment croire qu’une femme pourrait camper une héroïne digne d’intérêt si ce n’est pour tenir le sempiternel rôle de la damoiselle en détresse, servant à la fois d’enjeu narratif et de récompense comme tout MacGuffin qui se respecte ?

L’invisibilisation de la contribution des minorités au patrimoine culturel n’est qu’un des aspects de ce qu’on appelle l’appropriation culturelle, et la critique de celle-ci entraîne toujours de vives réactions d’entitlement et de réactance. Il faut dire que le sujet est particulièrement mal compris : il ne s’agit pas tant de reprocher à qui que ce soit d’apprécier et de consommer des productions culturelles exogènes, mais bien d’en retirer un prestige social. En effet, il faut réaliser que les cultures étrangères sont dévalorisées comme « barbares », et que c’est bien à cause de ça que les blancs peuvent en retirer du bénéfice : un blanc qui revendique d’apprécier ces objets culturels sera perçu comme quelqu’un qui a des goûts éclectiques, doué d’une certaine ouverture d’esprit, parce que l’accès à cette culture est difficile pour ceux qui y sont extérieurs et n’en ont pas appris les codes. Ceux qui sont nés « dedans » n’en retirent aucun mérite, parce que leur goût est perçu comme le fruit d’un déterminisme social et non d’un « choix libre et éclairé » (comme si les blancs qui savent apprécier les cultures minorisées n’y étaient pas eux-mêmes déterminés socialement). Ainsi, les héritiers de cette culture sont dévalorisés, quand ceux qui s’en emparent sont valorisés. Le processus va jusqu’à « anoblir » ladite culture pour en faire un objet d’érudition, en l’expurgeant de ses « scories » pour le digérer, remixer, « magnifier » à l’aune des canons occidentaux. Et ce sont les « découvreurs » qui sont valorisés pour ces contributions, en lieu et place des créateurs originaux. Quitte à en faire le symbole de la négation de l’oppression des minorités, comme le font ceux qui brandissent le fait que le couscous soit désormais le plat préféré des français en prétendant que cela démontrerait que la société française n’est pas raciste… un comble !

Le goût, c’est le dégoût du goût des autres.

La distinction, Pierre Bourdieu

L’appropriation culturelle ne consiste donc pas à simplement apprécier des productions culturelles d’adoption, ce qui n’a en soi rien de condamnable, mais bien à en retirer un prestige social. Appréciez ces objets culturels tout votre saoul, mais sachez que vous en prévaloir en société joue un rôle qui n’est pas anodin dans des enjeux de pouvoir qui vous dépassent.

🎵ça n’est pas ma faute mais celle du public qui n’a rien compriiiis 🎶

Lorsqu’une célébrité commet une blague oppressive et qu’elle se voit légitimement désavouée par le public, on voit surgir du bois une armée « d’avocats du diable » qui semblent considérer que ladite célébrité devrait bénéficier d’une popularité garantie quoi qu’elle dise ou fasse, et que nul ne serait légitime à lui retirer l’estime qu’il lui portait jusque là. Voilà, une fois encore, qui suffit à désamorcer toute prétention de « mérite » si on peut commettre impunément tous les impairs du monde. Bien sûr on a droit à toutes les déplorations sur l’humour qu’on assassine, sur les injonctions à l’autodérision (qui sont en soi des paradoxes logiques), à grand renfort d’une citation de Desproges à laquelle on fait dire l’exact contraire du propos du défunt comique (trépas qui a l’avantage de ne pas lui permettre de les désavouer). Étonnamment, tous ces beaux principes fondent comme neige au soleil dès lors qu’il est question de se moquer des dominants sociaux, qui hurlent immédiatement à la misandrie ou au « racisme anti-blanc ».

Il est curieux de considérer que le public n’est pas libre de retirer son admiration à un comique et que celle-ci doit relever du blanc seing éternellement acquis. Il semble que le mérite se gagne mais ne se perde jamais… En somme, même l’opprobre sociale, qui est pourtant la moindre peine qu’ils encourent dans bien des cas, serait encore trop payer.

On voit bien que derrière ces exigences de ne pas remettre en question la popularité, non seulement le prétexte du mérite s’effondre, mais en outre c’est le capital symbolique de la domination et son hégémonie qu’on s’emploie à défendre : les dominants doivent être respectés et valorisés quoi qu’il arrive, en dépit de leur médiocrité qui vient pourtant invalider la notion même de mérite, tout comme ces exigences le font, parce que ne pas passer l’éponge remet en question l’ordre social. La domination implique de faire preuve de laxisme envers les dominants, et d’une exigence pointilleuse envers les minorités.

Il y a encore beaucoup à dire sur les invocations de la fameuse « cancel culture », et sur leur tropisme antidémocratique, ce qui fera précisément l’objet de la suite de cette série.

Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Les animaux malades de la peste, Jean de La Fontaine

Intolérable non-mixité

L’entitlement est évidemment très lié aux privilèges sociaux : c’est parce qu’on est habitué à un certain traitement qu’on finit par le rationaliser comme quelque chose de mérité, voire de dû. Ainsi, les hommes blancs sont habitués à accéder à tous les espaces, et lorsque certains espaces leur sont interdits, en raison de leur genre ou de leur couleur de peau, comme c’est le cas des espaces militants en non-mixité, ils le vivent comme un traitement insupportable, comme s’ils disposaient d’un droit sacré à être présents où bon leur semble.

Dans les faits, c’est assez vrai : les hommes blancs peuvent effectivement accéder, au moins en principe, à la plupart des espaces et ils ne sont pas discriminés (et pour cause, puisqu’aucun groupe social ne les domine en tant que tels). Pour autant, le principe lui-même d’une telle garantie n’a rien de légitime, surtout si on le contextualise : bénéficier d’un droit d’accès au seul prétexte qu’on est un homme blanc est une revendication grotesque, d’autant plus lorsqu’on réalise qu’il y a nombre d’espaces dont les minorités sont exclues de fait.

Notons que c’est surtout une affaire de principe : ça n’est pas tant qu’ils ont un intérêt brimé pour les occasionnelles réunions en non-mixité. Celles-ci n’ont d’ailleurs aucun impact sur leurs moyens matériels d’existence : les décisions que prennent les femmes, les personnes LGBTQIA+ ou les personnes racisées dans ces réunions ne concernent personne d’autre. Ça n’est pas non plus qu’ils ne supportent pas de ne pas pouvoir savoir ce qui s’y dit (d’autant que le principe implique un rapport public dans la plupart des cas). Mais c’est bien qu’il leur soit demandé de s’abstenir d’y participer (et non interdit), en raison de leur genre ou de leur couleur de peau, qui leur paraît intolérable en soi. Ils y voient une discrimination, faisant abstraction du contexte de domination (le seul à même de rendre les discriminations intolérables, lire « vous ne diriez pas ça sur les musulmans »), et résumant la discrimination à un principe creux, dissocié de toute conséquence concrète.

Seul ce qui arrive aux dominants, si minime soit-il, est digne d’intérêt et tout ce qui arrive aux minorités, si conséquent soit-il, est négligeable.

En revanche, lorsque des hommes discutent doctement entre eux de choses qui concernent également (voire même exclusivement) les femmes, et qu’il n’y en a pas une seule qui participe à la discussion, cette non-mixité là (dénoncée avec brio par le collectif La Barbe) ne les dérange pas, elle va de soi, elle n’a pas été préméditée, elle relève juste de l’ordre des choses. Ces vexations, très occasionnelles pour les hommes blancs hétéro-cisgenres, sont le quotidien des minorités sociales, en bien pire puisqu’elles ont de réelles conséquences sur leurs moyens matériels d’existence contrairement aux dominants, et c’est bien ces réactions outragées qui montrent que ces derniers sont trop habitués à ne jamais subir la moindre contrariété.

En d’autres termes, ils prennent une contrariété passagère et isolée, qui n’a aucune conséquence sur leurs moyens matériels d’existence, pour une oppression sociale récurrente, qui, elle, en a par définition. La disproportion est d’autant plus outrancière lorsqu’on se souvient des velléités des dominants de traiter les oppressions sociales, bien réelles, comme peccadilles au seul prétexte qu’ils ne les subissent pas. C’est une démonstration en soi des effets de la domination : seul ce qui arrive aux dominants, si minime soit-il, est digne d’intérêt et tout ce qui arrive aux minorités, si conséquent soit-il, est négligeable. Ce qui importe, ça n’est pas tant ce qui est subi, mais qui le subit. C’est pour cette raison qu’on voit régulièrement des personnes, y compris des juges, déplorer les conséquences potentielles d’une condamnation pour viol sur un jeune homme pourtant « de bonne famille » et à l’avenir jusque là prometteur, plutôt que celles, bien effectives, qu’il a infligées à sa victime (on voit ici la manière dont la domination masculine et la domination bourgeoise se maximisent mutuellement, légitimant une fois de plus la grille de lecture intersectionnelle). En somme, pour les dominants, la liberté, c’est une dispense des conséquences de leurs actes. Il faut ici souligner le rôle que joue l’altérisation des minorités dans ces doubles standards : c’est bien parce que les minorités sont déshumanisées que l’empathie des dominants envers elles en est émoussée. C’est ce que produit le « eux » et le « nous », l’essentialisation, ou « les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus ». Si on ne voit pas en l’autre un semblable, on se projette moins volontiers à sa place, et on s’émeut moins de ce qu’il subit. La solidarité de classe fait le reste.

le « séparatisme », une allégorie (source)

Cette intolérance à la contrariété, c’est résolument ce qui se cache derrière les « male tears », « white tears » et autres (le fait de se plaindre du poids de ses privilèges sociaux, façon « oh non mon portefeuille ne peut pas contenir tous mes billets de 500 et mes chaussures en diamant sont trop petites »). C’est aussi le cas pour la fragilité masculine ou la fragilité blanche. Ces déplorations de privilégiés n’en sont que plus violentes pour les minorités sociales, qui doivent composer avec bien pire, d’autant que les dominants les exhortent sans cesse de faire bonne figure face à l’adversité. C’est aussi le lieu de tous les « not all men » : dès lors qu’on n’a pas commis de viol (du moins sciemment…), on est donc « un mec bien » en se mettant la barre aussi bas que possible, on exige d’être exonéré de tout reproche et de toute exigence, le tout en silenciant des critiques pourtant légitimes envers son groupe social dominant.

Les hommes blancs hétéro-cisgenres ont tellement l’habitude d’être les seuls objets d’intérêt et d’attention, que dès lors que le débat public se porte sur autre chose qu’eux, beaucoup on tendance à s’émouvoir qu’il ne soit pas question d’eux et à tirer la couverture à eux, quitte à s’inventer des discriminations histoire de ne pas être laissés pour compte. « Racisme anti-blanc », « hétérophobie », « misandrie », et même « cisphobie », tout y passe, dans un exercice d’indécence achevée qui ne tient, là encore, aucun compte du contexte de domination sociale. Et d’aucuns de verser dans le sophisme de la pente savonneuse pour mieux se camper en victimes opprimées imaginaires, comme dans cet article lunaire du site d’extrême droite Boulevard Voltaire. Et dire que les réactionnaires accusent les minorités de se complaire dans une posture victimaire…

Ces réactions s’opposent aux revendications mêmes des minorités sociales, qui sont pourtant légitimes à s’organiser politiquement pour défendre leurs conditions de vie. C’est bien là où on retrouve la mentalité fasciste qui se fantasme victime des minorités sociales, qui perçoit les rapports sociaux en termes d’humiliation, et qui fomente des « solutions finales » pour y remédier, mais j’y reviendrai dans la suite de cette série d’articles.

Un pilier réactionnaire

Comme on le voit, l’entitlement est non seulement un effet de la domination sociale, mais également un moyen de la défendre, en poussant ceux qui en bénéficient à s’opposer à toute mesure en faveur de la justice sociale, considérant que l’ordre des choses est nécessairement juste puisque le reflet du mérite, que ce dernier est éternellement acquis et indiscutable, et que toute tentative de changer cet ordre viendrait injustement en fausser la donne.

C’est bien là où l’entitlement revêt son aspect le plus insupportable, puisqu’il s’agit non plus de nier la réalité des injustices, mais de considérer que celles-ci sont légitimes, et que c’est bien de chercher à y remédier qui serait injuste. À ce titre, les réactionnaires sont de loin les plus grandes proies de l’entitlement, ce qui les pousse, de façon particulièrement indécente, à se camper en victimes des populations qu’ils dominent socialement.

Ainsi, les racistes considèrent que les emplois, les aides sociales et les femmes blanches leur reviennent de droit et que les hommes racisés les en dépossèdent illégitimement. Les femmes transphobes quant à elles se plaignent que les personnes trans les empêchent de parler de leur biologie (quand il leur est simplement demandé d’en parler de façon inclusive : les femmes cisgenres ne sont pas les seules à avoir des règles, et toutes les femmes n’en ont pas, qu’elles soient cisgenres ou non d’ailleurs). Les hétérosexuels se plaignent de voir le mariage galvaudé par son ouverture aux couples de même sexe (lire Non, les dominants n’ont pas « rien à perdre »). Outre Atlantique, les homophobes dénoncent les lois contre l’homophobie comme une atteinte à la liberté religieuse. Les sexistes se plaignent de ne plus pouvoir harceler les femmes, en reportant la faute sur leurs victimes qui n’en auraient pas fait suffisamment pour dissuader leur désir irrépréssible. S’ils étaient animés par quelque souci de cohérence dans ce processus d’abstraction du contexte (et on verra par la suite que c’est tout le contraire), ils en viendraient logiquement à considérer que les places réservées aux handicapés (que ce soit dans les parkings comme dans les emplois à pourvoir) seraient une odieuse discrimination des personnes valides.

Un égoïste, c’est quelqu’un qui ne pense pas à moi.

Eugène Labiche

Toutes ces postures partent du principe que les latitudes qui avaient été jusque là accordées injustement aux dominants sont légitimes, et que c’est d’en être dépossédé qui ne l’est pas. Cela trahit leur vision du monde : il est légitime que les hommes noirs n’aient pas accès aux emplois, aux aides sociales et aux femmes blanches, il est légitime que les personnes trans soient exclues, il est légitime que les couples de même sexe ne puissent se marier, il est légitime que les femmes soient harcelées et agressées sexuellement. Non pas pour des questions de mérite, mais « parce qu’on a toujours fait comme ça », et qu’incidemment, il se trouve que ça faisait plutôt bien leurs affaires jusque là…

Les injonctions au débat et à la pédagogie, dont les militants progressistes font sans arrêt les frais, relèvent également de l’entitlement (lire comment répondre au sealioning) : les dominants somment les minorités de les convaincre, parce que leurs opinions doivent être précieuses pour tout le monde, et qu’on leur doit de s’en préoccuper.

Sur le plan de la politique internationale, le colonialisme, l’impérialisme et l’exceptionnalisme sont des formes d’entitlement : certaines nations sont vouées à un destin d’exception qui légitime d’arraisonner les autres. Et par le truchement du même raisonnement circulaire, c’est bien le fait qu’elles y soient parvenues qui démontre le caractère exceptionnel dudit destin.

Et puisque les réactionnaires sont victimes de l’entitlement plus que quiconque, il ne faut jamais attendre longtemps pour le voir affleurer dans le discours des éditorialistes du cru : Elizabeth Levy et Pascal Praud y sont particulièrement sujets, et on peut même s’amuser à compter les rares secondes où il n’anime pas leur discours (les plus longs répits se trouvent dans les moments trop brefs durant lesquels ils se taisent).

En d’autres termes, pour ces enfants gâtés, c’est injuste de devoir composer avec l’Autre, et c’est injuste de devoir répondre des torts qu’on lui inflige, bref, c’est injuste de ne pas avoir tout ce qu’on veut, de devoir tolérer de la frustration, de faire face aux conséquences de ses actes, et de subir les contrariétés du processus démocratique. Pire, ils peuvent y voir une forme de discrimination, et en développent une forme de conspirationnisme. En cherchant des explications au sort « injuste » qu’il leur est réservé, il ne leur reste guère plus que le bulvérisme pour à la fois expliquer les comportements de leurs opposants tout en les disqualifiant : les « woke »/SJW/cancelleurs sont envieux, « dégénérés » et tyranniques, voilà tout. Difficile également de ne pas y voir une forme de projection de la manière dont ils traitent les autres. C’est d’ailleurs là l’illustration d’une des nombreuses contradictions des réactionnaires : d’un côté ils nient que les minorités subissent un sort injuste, et de l’autre ils les accusent de chercher à « se venger », mais de quoi donc, s’ils ne subissent aucune injustice ? Tout ceci les mène immanquablement à considérer qu’on ne compose pas avec « ces gens là ». Sachant qu’ils ont précisément du mal à composer avec les contrariétés, voilà qui a tous les aspects d’une rationalisation. De là, on en vient vite à envisager des solutions expéditives…

Mais il y a même un côté méta à l’entitlement, puisqu’on le retrouve jusque dans la notion du débat démocratique. Ainsi, les réactionnaires reprochent aux militants progressistes de « chercher à imposer leurs idées », comme si ça n’était pas là l’objectif légitime de toute action politique, et comme si ça n’était pas ce qu’ils cherchaient à faire eux mêmes. On voit dans ce reproche la trop grande habitude qu’ils ont eue d’imposer leurs idées aux autres, et ça leur fait tout bizarre de se voir rendu la politesse. À croire que selon eux, seules leurs idées sont dignes de prévaloir, et que toute tentative d’opposition politique serait en elle-même un outrage. Drôle de conception de la démocratie, sur laquelle nous nous pencherons donc plus en détail par la suite.

4 commentaires

  1. Vraiment top ! Écouter la version audio tout en lisant la version écrite, ça permet de mieux retenir ! =)

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