La connerie, la violence, et le scepticisme

Mettons, histoire que j’en profite pour en tirer des leçons qui dépassent le cadre de l’anecdote et de la personne en tant que telle, que vous soyez une figure influente de la scène sceptique francophone, et qu’au détour d’un coup de sang excédé (au demeurant bien compréhensible) suite à une initiative déplorable de complotistes anti-vaccin, vous disiez de grosses bêtises.

D’abord, en argumentant que les complotistes sont des cons. Non pas parce que ça ne serait « pas gentil » de les qualifier de tels, mais bien parce que, loin d’éclairer le débat, ce reproche contrevient à la mission même d’analyse critique que vous prétendiez défendre.

En effet, l’explication mono-causale de « la connerie » est une non-explication par excellence : on peut l’appliquer indistinctement à tous les comportements qu’on considère comme délétères sans que ça permette de comprendre quoi que ce soit à la situation. Il y a une infinité d’idées irrationnelles ou incohérentes, il doit donc y avoir au moins une raison supplémentaire pour que l’une d’entre elle gagne en popularité, ne serait-ce qu’auprès des « cons », qui n’adhèrent pas à n’importe quelle idée par simple hasard. D’autant que la « connerie » ne se mesure pas, c’est un jugement parfaitement subjectif, et donc ça n’a rien de très scientifique. C’est bien en cela que l’explication par la connerie n’en est pas une, rigoureusement pas plus d’ailleurs que « dieu l’a fait », puisqu’on n’est pas plus avancé sur le pourquoi du comment dans un cas que dans l’autre (cruelle ironie s’il en est).

On voit d’ailleurs cette non-explication utilisée pour défendre le statu quo de la domination sociale : ainsi, lorsque les militants progressistes dénoncent les oppressions systémiques, celles-ci sont invariablement réduites à une somme interminable de « cas isolés », eux-mêmes réduits à leur tour à de « la connerie », explication qui ne tient pas plus compte du rôle des rapports sociaux dans ces oppressions, ni de la troublante coïncidence avec le fait que ce soient ceux qui disposent du plus de pouvoir qui soient le plus susceptibles d’en abuser. Réduire le racisme, le sexisme ou les LGBTphobies à de la connerie, c’est empêcher qu’on en comprenne le réel fonctionnement, et donc qu’on y réponde de façon appropriée. Si seulement il y avait des disciplines scientifiques qui pouvaient plus nous éclairer sur ces questions…

Notez que cette bévue ne serait pas là une première, puisqu’on aurait tout aussi bien pu vous prendre à expliquer le terrorisme par des croyances stupides, mais d’autres ont déjà démontré mieux que moi, et plus en détail, pourquoi la réduction aux biais cognitifs était une pratique située à droite.

Il se trouve que si on applique le matérialisme, sans chercher à psychologiser les agents, on peut trouver bien des raisons, parfaitement rationnelles et cohérentes, qui motivent l’opposition à la vaccination : les divers scandales sanitaires (parfois couverts par les autorités pour « éviter la panique »), les innombrables mensonges, contradictions et rétropédalages du gouvernement durant la pandémie, les problèmes éthiques inhérents à une industrie pour laquelle la santé est un business comme un autre (problèmes guère dissipés par l’opposition du gouvernement à l’invalidation des brevets sur les vaccins), innombrables comportements paternalistes, violents et oppressifs du corps médical, eugénisme décontracté de divers commentateurs et même de certains CHU, tous arguments pourtant avancés explicitement par les antivax, bref, il serait aberrant d’affirmer que la défiance envers les vaccins n’a aucun fondement légitime : c’est bien la crise de confiance dans les institutions qui la motive, et celle-ci est largement justifiée. Résumer le problème à de la simple connerie ou crédulité inspirée par des gourous sans scrupules (ce qu’ils sont indiscutablement), c’est exonérer les plus grands responsables de la défiance envers les vaccins qui les poussent dans leurs bras : ceux qui ont donné d’excellentes raisons de s’en méfier. Vient un moment où il devient légitime, à défaut de complètement raisonnable, de partir du principe que tout ce qu’ils disent est faux à force de voir les intérêts et la confiance de la population trahis à répétition. On regagnerait sans doute plus facilement la confiance des antivax en s’opposant sans faille aux manquements des institutions (et on ne manque pourtant ni de raisons ni d’occasions de le faire), d’autant que ce serait là un point de concorde sur lequel on pourrait rebâtir quelque chose. Seulement voilà, dire que les antivax ont de bonnes raisons de se méfier des institutions, ça n’est pas compatible avec le militantisme sceptique radical, qui ne leur concèdera pas un pouce de terrain. Mais ce faisant, les responsables de cette défiance continuent de sévir impunément et de fabriquer des antivax, et des gourous pour les plumer.

L’appel à l’ignorance

Imaginons que, dans un entêtement face à diverses critiques qui soulignent qu’il n’y a pas de corrélation entre l’adhésion à des hypothèses complotistes et le QI ou le niveau socio-culturel, dans un billet de blog ultérieur, vous retourniez l’argument en soulignant que le QI ne mesure pas l’intelligence (ce qui est tout à fait exact), et donc que ces études ne permettent pas de statuer sur l’absence d’une corrélation entre la connerie et le complotisme. Vous n’auriez fait là que vous enfoncer un peu plus dans un argument fallacieux, puisque ça n’est rien de moins qu’une inversion de la charge de la preuve doublée d’un appel à l’ignorance : souligner qu’il n’y a pas de preuve du contraire ne fait strictement rien pour étayer votre affirmation que le complotisme et la connerie seraient liés. Je pourrais concevoir de bien meilleures façons de promouvoir (et surtout de mettre en pratique) le scepticisme scientifique. Le tout en entérinant la notion que, si le concept de « connerie » n’a rien de scientifique, ça n’en fait pas une raison légitime pour s’empêcher de le mobiliser si ça peut être utile à la lutte, comme tout vulgaire militant idéologue dogmatique non-neutre 😉 Bien sûr, ça pose la question de l’usage légitime de la violence et de l’exploitation du capital symbolique à ces fins, mais auquel cas, il serait sans doute préférable de quitter toute prétention à promouvoir la pensée rationnelle pour mieux assumer le militantisme, ce qui aurait l’avantage de bénéficier de bien des réflexions des milieux militants sur les cas où l’usage de la violence est légitime ou non, en plus de situer plus sainement les forces politiques en présence, mais j’y reviendrai.

Le sophisme de la solution parfaite

Et puisqu’il est question de violence, imaginons que, non content d’avoir proféré cette grosse bêtise, vous en ajoutiez une autre, plus considérable encore : souligner que les antivax ne sont pas cohérents s’ils ne recourent pas à des solutions violentes pour s’opposer à ce qu’ils appellent eux-mêmes rien de moins qu’un « crime contre l’humanité », et qu’au lieu de ça ils ne font « rien » et continuent de mener leurs vies comme si de rien n’était.

L’argument serait non seulement fallacieux (et dangereux puisqu’il inciterait à la violence), mais en outre il serait indiscutablement faux, puisqu’il est faux de dire que les antivax « ne font rien ». Ils militent, comme le font tous les militants de toutes les causes : en portant leurs revendications dans le débat public, en faisant valoir leurs arguments, et en tentant d’imposer un rapport de force par des réunions publiques. Il en va ainsi de toute forme de militance dans les états démocratiques, la praxis des antivax n’est ni plus ni moins digne qu’une autre, du moins dans ce strict cadre.

On pourra d’ailleurs faire observer que nombre de sceptiques soulignent que les médecines alternatives causent des morts (le site What’s the harm recense au moment où j’écris ces lignes 368 379 décès, 306 096 blessés et 2 815 931 000 dollars de pertes économiques à cause des croyances ésotériques), et que ces morts insupportables ne les poussent pas plus à prendre les armes, et c’est tout aussi heureux. Pour autant, il serait absurde de croire que leur absence de violence (physique…) dénoterait une incohérence et suffirait à considérer qu’ils ne croient pas vraiment ce qu’ils affirment à ce sujet.

On peut, là aussi, étendre l’observation à toute forme de militantisme : il est indiscutable que le réchauffement climatique a bien lieu, qu’il est bien causé par l’activité humaine, et que les mesures symboliques ou individuelles prises jusqu’ici ne font absolument rien pour remédier au problème, qui ne fait qu’accélérer. Pire, ils relèvent d’une comédie écologiste qui sert surtout à se donner bonne conscience en même temps qu’on se donne l’illusion de faire quoi que ce soit, le tout pour mieux ne strictement rien changer. Il est indiscutable que nombre de militants écologistes ont conscience que c’est rien de moins que l’avenir de l’humanité qui est en jeu, et qu’ils ne sont absolument pas satisfait par l’apathie ambiante, la situation exigeant des mesures autrement plus drastiques et volontaires si on veut maintenir un minimum de confort et de stabilité. Et pourtant, eux non plus ne prennent pas les armes. Doit-on en conclure qu’ils ne sont pas vraiment convaincus ? Qu’ils ne cherchent, eux aussi, qu’à se donner bonne conscience ?

Ou tout simplement que le militantisme, quel qu’il soit, s’est toujours vu opposé le même sophisme éculé de la solution parfaite ?

Il est toujours facile de déplorer que d’autres ne mettent pas leurs vies ou leur liberté en jeu pour une cause qui ne mérite pas moins, en attendant, le peu qui est fait reste toujours plus (si ce n’est mieux) que de ne rien faire du tout, voire que de sortir des arguments obstructionnistes comme celui-ci (qui, pour le coup, servent surtout à s’opposer à la cause en prétendant mieux la défendre de façon bien paternaliste, lire « Vous desservez votre cause »). Si on devait conclure que tous les militants qui sont mobilisés contre des dangers mortels ne recourent pas à la violence physique ne sont que des hypocrites, ça ne laisserait guère de militants légitimes, y compris parmi ceux qui ont pourtant obtenu d’indiscutables victoires en dépit de l’absence de sang versé. En réalité, on n’en vient là que lorsque la partie adverse refuse de fléchir à moins : c’est l’adversaire qui fixe le niveau de violence.

On voit rigoureusement le même reproche fait à ceux qui espèrent l’avènement d’un « grand soir » auxquels on reproche de ne pas s’en charger tout seuls, ou encore aux militants progressistes d’être hypocrites parce qu’ils bénéficient du confort matériel apporté par la technologie, qui pollue et exploite le travail des enfants. Ou bien encore ceux qui critiquent le capitalisme tout en vivant d’un salaire et en achetant des biens matériels. Vibrantes défenses du statu quo s’il en est, puisque cet appel à la pureté militante dont nul ne saurait être digne aboutit à une forme d’absurdité : pour être légitime à demander des changements de société, il faudrait s’en exclure et vivre en ermite en premier lieu (et donc n’avoir plus aucune raison ni aucun moyen de militer).

Crédit : the Nib

C’est le même raisonnement qui pousse les racistes à dire des militants antiracistes « s’ils ne sont pas contents ils n’ont qu’à rentrer chez eux », comme si les français racisés étaient moins chez eux que les autres, et qu’ils n’avaient aucune légitimité à défendre leurs intérêts comme n’importe quel citoyen.

Il est d’ailleurs assez ironique de voir des sceptiques répondre par un sophisme de la solution parfaite à celui des complotistes qui déplorent que les médicaments aient des effets secondaires, au mépris de la balance bénéfice/risque qui permet justement d’établir, dans le contexte d’une pathologie donnée, qu’il fait plus de bien que de mal.

Là où c’est assez dramatique, c’est que l’action des antivax n’aboutit pas à un moindre mal, et que les appeler à en faire plus ne risque certes pas d’arranger les choses. Certains conspirationnistes sont déjà passés au delà du cadre légal du militantisme, que ce soit par l’injure, la diffamation, le harcèlement, l’intimidation, les menaces, les appels au meurtre, ou la violence physique. Résolument pas de quoi considérer qu’ils ne font « rien », en tout état de cause. Que faudrait-il de plus ?

Faux dilemme et bulvérisme

À vrai dire, ce raisonnement traîne dans la communauté sceptique depuis longtemps sous diverses formes. Par exemple, en ricanant sur l’apparente contradiction qu’il y aurait à se méfier de « la science » d’un côté tout en profitant de ses nombreux bienfaits de l’autre. N’est-il pas hypocrite de contester la validité des sciences sur Internet, qui n’aurait pas existé sans elles ? D’une part, ce serait confondre sciences et techniques, ce qui est une lourde erreur à plus d’un titre : on peut être pour les sciences et légitimement contre certaines de leurs mises en application (comme nous le sommes tous à divers degré : clonage humain, eugénisme, expérimentation humaine, il y a une myriade d’applications des sciences contre lesquelles nous pouvons être opposés sans pour autant être opposés à « la science »). Critiquer certaines applications des découvertes scientifiques n’implique pas qu’on soit contre toutes leurs applications, ou que ce soit incohérent de ne pas l’être (ce serait là un faux dilemme). C’est ce même amalgame confus entre sciences et techniques qui a fait proférer cette ânerie satisfaite à Dawkins, sous les vivats de ses adeptes béats :

Les techniques, contrairement aux sciences, sont hautement prescriptives, et peuvent avoir des impacts bien au delà de la seule satisfaction de la curiosité et l’avancée du savoir, que ce soit en matière environnementale, sociale, économique, éthique, etc. Confondre les deux est donc éminemment problématique, à plus forte raison lorsque ça revient à accorder à un projet commercial l’aura de l’autorité scientifique désintéressée, et inversement à rhabiller une contestation légitime en obscurantisme, ce qui est assez déplorable pour la qualité du débat. À cet égard, il me semble utile et nécessaire de rappeler que la médecine est une technique et non une science : elle consiste à appliquer les découvertes scientifiques dans le but de servir l’objectif d’améliorer la santé. Mais il y a mille façon de servir cet objectif, et mille façon d’appliquer les découvertes scientifiques dans ce but. Il serait grotesque d’affirmer que la médecine ne peut pas être meilleure, ou que toute critique de la médecine serait nécessairement inepte sous ce prétexte, d’autant qu’on ne manque pas de très sérieuses critiques (y compris par ses propres praticiens, comme par exemple Martin Winckler ou Baptiste Beaulieu). Disqualifier sommairement des objections, sans même avoir examiné leur éventuelle légitimité, sans parler d’y répondre, et le justifier par les biais de l’interlocuteur, ça n’est rien d’autre que du bulvérisme.

Et pour faire un peu plus d’épistémologie : les technologies ne démontrent pas que les sciences « marchent ». Elles démontrent que les modèles scientifiques sont suffisamment en adéquation avec les observations pour qu’on puisse en tirer des applications pratiques dans un cadre bien délimité, ce qui ne dit rien des approximations de ces modèles. La loi universelle de la gravitation de Newton permet sans problème de mettre une fusée en orbite, mais cette application ignore les problèmes avec la précession du périhélie de Mercure, qui ne seront résolus que par Einstein : la mise en orbite de fusées est insuffisante pour démontrer la validité du modèle de Newton dans l’absolu, elle ne démontre sa validité que… dans son cadre d’application. Ou encore, on a mis en application les découvertes sur l’électricité avant de réaliser qu’elle ne faisait qu’un avec le magnétisme. Et on utilise le paracétamol parce qu’on peut démontrer ses effets… sans pouvoir en expliquer le mécanisme à ce jour. Ce qui n’est certes pas rien, mais ce qui n’est pas tout non plus. Autrement soit dit : tous les modèles sont faux, mais certains sont utiles, et il serait salutaire de ne pas l’oublier en cédant aux sirènes d’un scientisme béat. Les ingénieurs ne sont pas des scientifiques.

Mais alors on ne peut plus rien dire ?

Je ne m’étendrai pas sur les considérations sur ce qui serait plus efficace entre bienveillance et hostilité méprisante, d’autres qui ont plus de compétences que moi sur le sujet se sont prononcés, lecture critiques et argumentée d’études à l’appui.

Je ne crois pas qu’il soit absurde, dans l’absolu, d’utiliser la violence symbolique pour que la crainte de l’opprobre sociale soit un élément dissuasif, j’en ai même vanté les mérites au sujet de la complaisance d’une certaine figure influente de la scène sceptique francophone envers l’extrême droite. Et indiscutablement, au vu de l’appétence de l’extrême droite pour le complotisme et les fake news, et de la propension naturelle du complotisme en général à tendre vers des formes plus ou moins conscientes d’antisémitisme en particulier, il y aurait là matière à faire (hélas, en la matière, beaucoup de sceptiques rechignent trop à situer politiquement les idéologies, sous couvert de ne pas sombrer dans le sophisme génétique, alors même que ça n’est rien de moins qu’une forme d’obscurantisme, lire Des dangers de la naïveté politique et sociale). La moindre des choses, quand on s’autorise à faire usage de la violence, c’est de suffisamment s’interroger pour déterminer ce qu’on sert en y recourant, notamment sur la place qu’on occupe respectivement dans un rapport de domination, et les choses ne sont pas toujours si évidentes que ça.

Mais précisément, il s’agit de savoir pourquoi on fait les choses. S’il s’agit de s’opposer explicitement à l’idéologie d’extrême droite quand on est en mesure de l’identifier (et on peut sans problème le faire chez nombre des gourous qui sont dénoncés), il ne faut certainement pas se priver, pour les raisons que j’ai déjà données. C’est une posture politique légitime, si tant est qu’on l’assume comme telle. Hélas, certains préfèrent se camper en intervenants neutres et objectifs, très illusoirement.

En tout état de cause, ça n’empêche certainement pas d’offrir une analyse critique qui permette de comprendre les rouages de cette idéologie, ce que « la connerie » ne permet pas de faire (d’autant moins que « la connerie » n’a pas d’étiquette politique). D’ailleurs, c’est justement ce que je m’emploie à faire sur ce blog, comme quoi l’un n’empêche pas l’autre. Se contenter de disqualifier sommairement les gens qui adhèrent aux idées d’extrême droite en les qualifiant de cons, c’est certes savoureux, mais c’est dépolitisant, et bien moins savoureux que de démontrer pourquoi c’est con, ce qui profite à tous : nous adhérons tous à des croyances héritées de nos rapports sociaux.

Par ailleurs, il serait sans doute sage et lourd d’enseignements d’entendre ce que l’opposition aux vaccins dit, tant sur les politiques de santé, que sur la crise institutionnelle, qui sont des questions qui méritent qu’on s’y consacre bien plus sérieusement. Et au delà, sur la pratique de la médecine, qui se fait trop souvent malgré les patients, et parfois même à leur détriment en dépit de toutes les bonnes intentions du monde, et non en les impliquant dans une co-construction de leur parcours de soin, dont ils sont pourtant censés être les seuls décisionnaires. Ça n’est pourtant pas pour rien que ce principe est censé être un des piliers de l’éthique médicale, trop souvent foulé au pied. C’est justement parce qu’il s’agit de leur propre santé, des traitements qu’ils doivent accepter ou refuser de subir, qu’on ne peut pas faire l’économie du dialogue respectueux : les médecins ont le devoir de donner l’information aux patients pour qu’ils prennent des décisions éclairées, et de se montrer respectueux de leurs souhaits et de leurs valeurs, et ça n’est pas en balançant des invectives qu’on le fait. La posture de mieux sachant paternaliste semble hélas livrée en standard avec la blouse… Ne simplifions toutefois pas trop : tous les médecins se retrouvent un jour ou l’autre devant le dilemme de mentir à un patient dans son intérêt, et ça n’est pas une question toujours évidente à trancher. Mais cette trahison de sa confiance peut très facilement avoir des conséquences autrement plus dramatiques si ce dernier vient à s’en rendre compte, à le percevoir ou à le suspecter. La défiance appelle la défiance et inversement. Théorie des jeux, tmtc.

Incidemment, cette approche est, elle-même, très idéologiquement située : la vision néo-libérale de la médecine ne se préoccupe pas tant de santé en tant que telle, mais d’innovations, d’opportunités économiques, de rationalisation sur la rentabilité des hôpitaux, de disqualification du politique pour cause de « biais », ce qui, paradoxalement au vu de ses prétentions sur la liberté, conduit facilement à une forme d’autoritarisme. Je compte me pencher sur ce paradoxe plus en détails dans une série d’articles en cours de préparation.

5 commentaires

  1. Très intéressant merci, joli travail. J’ai juste quelques petits points de désaccord avec votre paragraphe « faux dilemme » et l’axe sur lequel vous séparez science et technique.

    Vous écrivez: « Par exemple, en ricanant sur l’apparente contradiction qu’il y aurait à se méfier de « la science » d’un côté tout en profitant de ses nombreux bienfaits de l’autre. N’est-il pas hypocrite de contester la validité des sciences sur Internet, qui n’aurait pas existé sans elles ? »

    Premièrement, je pense que ce qui est souligné par ce genre de punchline (que j’ai déjà utilisé donc je parle pour moi ^^), ne se tient pas sur le terrain de l’hypocrisie (comme pour le coup de l’Iphone par exemple), mais de l’ignorance épistémologique.
    En effet même si les modèles sont d’une certaine manière « toujours faux » comme vous l’écrivez plus loin, il n’en reste pas moins que la technologie moderne est l’héritière de millénaires de construction par l’humanité d’un corpus scientifique mathématique, physique, astronomiques, biologique etc…selon une méthode dont l’évolution et les principes n’ont cessé de prouver une validité opérationnelle monumentale.
    Et c’est bien de cela qu’on parle, sinon on entre dans le champ métaphysique et philosophique de la « Vérité », et ça devient une autre paire de manche.

    Je pense que c’est là le cœur de cet argument, et il répond en général à discours relativiste qui voudrait que « toutes les sciences se valent, y’a pas que la science « occidentale », la cosmoénergie thérapeutique aqueuse chinoise est aussi une science au même titre, d’ailleurs encore plus vieille et qui a fait ses preuve » et autre fadaises, avec les conséquences dramatiques que cela peut engendrer, surtout quand on parle de santé.

    On pourrait ajouter, et c’est un comble, que les gourous et leurs suiveurs font en réalité par ce genre de phrases la preuve de l’ ethnocentrisme qu’ils dénoncent, mâtiné d’un orientalisme béat, car cela témoigne de l’ignorance que ces fameuses « sciences occidentales » sont construites sur une circulation millénaires et planétaires des recherches, découvertes, qui doivent bien d’avantage aux chinois, aux arabes, aux africains qu’au …gaulois ( pour pendre un exemple au hasard), car, à ce que je sais, les « occidentaux » n’ont inventé ni l’astronomie, ni les chiffres, ni la géométrie, ni …. 😉

    De plus, et c’est le deuxième axe de votre démonstration, je ressens une confusion entre la discussion de la validité opérationnelle et théorique d’une méthode et d’un corpus scientifique ou pseudo-scientifique, et l’aspect de moralité/validité éthique/bénéfice social de son application.

    Vous dites: « D’une part, ce serait confondre sciences et techniques, ce qui est une lourde erreur à plus d’un titre : on peut être pour les sciences et légitimement contre certaines de leurs mises en application (comme nous le sommes tous à divers degré »

    En effet, il ne s’agit pas selon moi d’être « pour « ou « contre » les sciences, mais de distinguer ce qui est démontré selon la science (avec tout ce que cela implique d’évolution des modèles et de leurs remises en cause on est d’accord mais c’est bien ce contre quoi s’immunisent les pseudo-science par le combo relativiste du « tout se vaut, et chacun son opinion » ) ….de ce qui est simplement affirmé, et les trois quart du temps justifié avec l’apparence de la science et des procédés logiques foireux, et c’est bien le problème.

    En revanche, évidemment, il faut absolument que l’éthique soit au cœur des recherches et applications, mais c’est un autre débat et nous serons probablement en accord sur beaucoup de choses.

    Voilà, en espérant avoir été clair sur mes remarques sans travestir votre pensée, merci encore pour votre article.

    Amicalement.

  2. Merci pour votre commentaire.

    Le fait est qu’il y a bel et bien un faux dilemme dans la façon même dont cet argument est présenté : il faudrait accepter toutes les applications des découvertes scientifiques, ou aucune, sous peine d’être taxé d’hypocrisie ou d’incohérence.

    Le fait est que les technologies ont un aspect éminemment politique de par leurs retombées sociales, et qu’à ce titre, il est légitime de vouloir en débattre sans se voir traité d’obscurantiste, ni d’être sommé de choisir entre le tout ou rien. Que ce soit l’intention ou non mise derrière l’argument n’a pas grande pertinence en soi, c’est bien ce qu’il produit qui pose problème.

    Il me semble que le débat ne peut gagner qu’en qualité si on évite de poser en préalable que toute contestation serait par essence illégitime, et qu’on peut faire valoir l’argument que vous avancez sans y sacrifier cette composante indispensable.

  3. Je suis tout à fait d’accord avec vous, mais je pense que nous ne parlons pas exactement de la même choses.
    L’argument «les prouesses techniques réalisées grâce à la science sont infiniment plus « validantes » pour cette dernières que des ressentis subjectifs ne le sont pour valider des thèses para-scientifiques ou ésotériques », ne me semble pourtant pas du tout incompatible avec votre propos.

    Il est évidemment absurde d’encourager la fabrication de balles de fusil et la libre circulation des armes à feu sous prétexte de la validité expérimentale de la physique balistique, ça n’a aucun sens et ce n’est pas le sujet.

    L’argument dont nous débattons n’est pas impertinent en soi, il le devient lorsqu’il et utilisé pour répondre à côté de la plaque et je vous rejoins tout à a fait.

    Ce qui le rend pertinent à mes yeux, au moins sur le sens logique (car je vous rejoins également sur son faible intérêt présenté de la sorte finalement, et sur les mauvais effets qu’il produit, je ne l’utiliserais plus aujourd’hui pour ces raison), c’est ce à quoi il répond, en l’occurrence dans le cas que je défends: le rejet non pas des applications, mais des principes.

    Pour faire une analogie, cela revient simplement à dire que rejeter les fondements de la science (et non son dévoiement, ou l’honnêteté de tel ou tel individu s’en réclamant ) sur les réseaux sociaux est aussi absurde que de faire le tour du monde en voilier pour porter au public une grande critique de la flottabilité du bois. Tout simplement parce l’écriture d’un message sur un réseau social est le résultat d’une technologie qui en bout de chaine, si on additionne tout ce qu’il a fallu faire, expérimenter, découvrir, bâtir, pour rendre cela possible, doit mettre en jeux à peu près l’intégralité des connaissances de la science fondamentale depuis le début de l’humanité.
    Dans ce sens c’est juste un argument de réponse à « tout se vaut ». Et bien non, tout ne se vaut pas, il y a des choses avec lesquelles on soigne le rhume pas mieux qu’un placebo (ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas le faire, encore une fois), et d’autres avec lesquelles on transplante de cœurs, on envoie des robots sur Mars….et on construit Internet.

    Je vous rejoins donc en réalité, mais tenais à dire en défendant ma compréhension et mon utilisation de cet argument, que l’on pouvait également critiquer fortement telle ou telle politique de santé par exemple, sans remettre en cause tel ou tel aspect fondamental de la science (ce qui n’empêche pas que cela puisse puisse être fait, encore faut-il le faire avec rigueur), et encore moins la rejeter en bloc sous le prétexte du constat -souvent légitime- « qu’on nous ment », car effectivement, on verse alors dans l’obscurantisme pur et dur.

    Acceptez-vous cette précision comme une réconciliation de nos positions?

  4. S’il s’agit d’une tentative de réfutation en bloc de la pertinence des sciences comme heuristique, cet argument n’est en effet pas totalement hors de propos. Cependant, ce serait occulter, d’une part, que nul n’a besoin de comprendre les principes scientifiques (ni même d’y adhérer) qui fondent les avancées technologiques pour en faire légitimement usage. De même que nul n’a besoin d’être à même d’expliquer le mécanisme d’une montre ou d’un piano pour s’en servir (bien rares sont ceux qui le peuvent, tant chez les scientifiques que chez les sceptiques).

    D’autre part, il me semble qu’on n’entend pas le propos en question si on le résume à une simple réfutation en bloc des sciences (ou aux seules approches quantitatives ou hypothético-déductives). Le propos me semble surtout d’en contester l’hégémonie, et, là aussi, il y a des raisons tout à fait légitimes de le faire. Sans doute faudrait-il mettre un peu plus de charité interprétative pour entendre le propos plutôt que d’y répondre par un sarcasme facile.

    Et enfin, les trois « lois » d’Arthur Clarke me semblent assez bien éclairer le débat 😉

  5. Tout à fait d’accord avec votre réponse, j’ajouterais, pour compléter, une autre analogie que j’avais livrée face à l’argument d’autorité d’un Raoultiste convaincu qui me demandais mon CV en épidémiologie: pas besoin d’être boulanger pour reconnaitre du pain rassi. 😉

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