Sexe, genre, orientation, et sciences

⚠️Avertissement de contenu : internement psychiatrique

Le sexe, le genre et l’orientation sexuelle sont des sujets hautement sensibles qui ne manquent jamais de soulever des controverses. D’aucuns se réclament des sciences (quand ça n’est pas tout bonnement de La Science™) pour défendre leurs propos, faisant bénéficier à ceux-ci d’une aura d’autorité incontestable. Ce qui donne une excellente occasion de prendre du recul sur l’usage qui est fait des sciences, tant dans les discours politiques, que dans légitimation des rapports de domination, ainsi que de la défense du statu quo.

L’appel à l’autorité des vulgarisateurs

Il n’est certainement pas anodin de voir que certains noms qui reviennent souvent sur ces questions (Peggy Sastre, Nicolas Gauvrit, Franck Ramus, Jacques Balthazart) n’ont en réalité pas de compétence particulière sur le sujet : Peggy Sastre n’est tout bonnement pas scientifique, Nicolas Gauvrit est psychologue et mathématicien, Frank Ramus est psycholinguiste, et Jacques Balthazart est neuro-endocrinologue animalier. Nul d’entre eux n’a à ce jour produit la moindre publication scientifique sur le domaine du genre, du sexe biologique, ou de l’orientation sexuelle chez l’être humain, pourtant, chacun consacre une part conséquente de son activité publique à l’une ou l’autre de ces questions sous l’angle de la vulgarisation scientifique, qu’ils pratiquent donc en amateur, loin de leurs domaines de compétence respectifs, où chacun verse dans le réductionnisme biologique pour expliquer les différences homme-femme en occultant toute notion de rapport social, parfois même pour contredire des scientifiques dont c’est bien le domaine d’expertise (je pense notamment à la campagne de dénigrement coordonnée par Sastre, Gauvrit et Ramus à l’encontre de la neurobiologiste Catherine Vidal). Rappelons, si besoin était, que le paralogisme de l’appel à l’autorité consiste à se référer à une figure d’autorité dont le sujet en question ne fait pas partie de son domaine de compétence.

Concernant le neuro-endocrinologue belge Jacques Balthazart, les hormones relevant bien du sexe biologique, on peut penser qu’il a quelque compétence sur le sujet (en notant toutefois que le sexe biologique est bien distinct de l’orientation sexuelle, à plus forte raison chez les animaux…). Cependant, son champ d’étude porte sur le comportement d’espèces aviaires, et il admet lui-même n’avoir publié son livre sur l’origine biologique de l’homosexualité chez l’humain que sur la foi d’une revue des publications scientifiques en la matière dont il propose une vulgarisation (qui, dans une étourdissante mise en abime, a elle même fait l’objet d’une vulgarisation dans une vidéo de Max Bird). Le livre et les propos de Jacques Balthazart ont fait l’objet de nombreuses critiques qu’il serait redondant de reprendre ici, cependant il semble éclairant de s’arrêter sur cette phrase impérissable extraite de son livre :

Au niveau génital, la plupart des femmes seraient en fait bisexuelles

Jacques Balthazart, Biologie de l’homosexualité

La naïveté de la formulation qui impute une orientation sexuelle à des organes, fussent-ils génitaux, laisse pantois, à plus forte raison venant de quelqu’un qui prétend écrire de la vulgarisation scientifique sur le sujet (peut-on être homosexuel du zizi et hétéro du lobe de l’oreille ? Le mystère reste entier). Jacques Balthazart fait ici référence à une étude de 2004 de la psychologue Meredith Chivers. Celle-ci a mesuré à l’aide d’un pléthysmographe les réactions physiologiques des organes génitaux d’hommes et de femmes exposés à des stimuli érotiques, et si les réactions physiologiques mesurées chez les hommes correspondent en moyenne tant à l’orientation sexuelle qu’à l’excitation qu’ils déclarent, en revanche les femmes réagissent en moyenne à tout type de stimuli, y compris en contradiction avec l’orientation et l’excitation qu’elles déclarent. L’étude souligne qu’il ne faut tirer aucune conclusion sur l’orientation sexuelle (d’autant qu’il y a de nettes différences entre réaction génitale, excitation sexuelle, et désir), précautions dont Jacques Balthazart s’est empressé de ne pas s’encombrer dans son livre, pour faire dire à cette étude l’exact contraire de ce qu’elle dit sous couvert de la vulgariser.

Non, les réactions physiologiques ne reflètent pas nécessairement le désir, ni même l’excitation sexuelle

Si cette anecdote ne suffit pas à convaincre le lecteur d’un sérieux biais dans l’approche de Jacques Balthazart, la suite devrait achever de le faire : la même Meredith Chivers a publié une autre étude en 2007 (l’ouvrage de Balthazart est sorti en 2010) dans des conditions similaires, à la différence près que les sujets étaient cette fois exposés à des accouplements de bonobos, et là encore elle a noté des réactions similaires des organes génitaux des femmes. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, Jacques Balthazart en conclurait-il « qu’au niveau génital, la plupart des femmes seraient en fait zoophiles » ?

Ou pour reprendre la judicieuse remarque d’un camarade : si l’on devait mesurer l’orientation sexuelle aux réactions des organes génitaux, cela ferait de la plupart des hommes des matinophiles invétérés…

On voit bien ici le problème qui découle directement d’une réification de l’orientation sexuelle, dont on cherche à trouver des causes biologiques sur une maîtrise très parcellaire du concept, pour ne pas dire béotienne, et une pétition de principe qui n’a jamais été démontrée : que l’orientation sexuelle relèverait bien d’un phénomène principalement biologique.

Une nouvelle étude, reprenant le protocole de Meredith Chivers mais portant cette fois sur des hommes transgenres, a permis d’observer des réactions physiologiques et des déclarations plus proches des hommes cisgenres que des femmes cisgenres, ce qui relativise une fois de plus, sinon le caractère biologique, au moins le caractère censément prénatal et immuable de ces réactions. Tout ceci rappelle que le genre fait partie intégrante de la conception commune de l’orientation sexuelle, ce qui peut également induire des biais. On pourrait par exemple considérer qu’hommes homosexuels et femmes hétérosexuelles sont d’orientation androphile et trouver de nouvelles corrélations sur cette conception de l’orientation…

On pourrait certes être tenté de considérer que l’identité de genre, au même titre que l’orientation sexuelle, pourrait avoir des fondements biologiques prénataux, mais ce serait là encore réifier le genre alors même que celui-ci relève également d’une construction sociale. J’ai déjà évoqué ici la manière dont on se réclame de prétendues « réalités biologiques » pour légitimer le statu quo de la domination sociale (lire Aux sombres héros de l’amer). Il peut être séduisant pour les minorités sociales de se saisir des outils de la domination pour légitimer sa propre existence, mais ce faisant, on ne remet pas en question ces outils, et pire, on les valide au passage. Autrement soit dit, on se fait l’assistant zélé de sa propre aliénation, alors même qu’on peut tout autant légitimer les minorités tout en combattant les outils de la domination.

Les limites du modèle animal

En matière d’orientation sexuelle, il est d’autant plus hasardeux de se référer au modèle animal que la notion d’orientation y est totalement impropre. On ne parle, au mieux, que de rapports homosexuels, puisque l’orientation est indéterminable objectivement (y compris chez les humains d’ailleurs, mais ceux-ci peuvent au moins s’autodéterminer). On en a certes observé chez une grande quantité d’espèces, mais il semble qu’à ce jour il ne s’agisse que de comportements opportunistes, et non d’une préférence exclusive. Il n’y a qu’une seule espèce chez laquelle on a trouvé des individus qui montreraient un intérêt exclusif pour les membres du même sexe, une espèce de moutons, cependant ces observations sont elles-mêmes sujettes à caution, puisqu’en fait d’orientation exclusive, on a observé 330 fécondations de brebis en 21 jours.

D’autant que ça pose de nombreuses questions sur ce qui relève ou non d’un comportement homosexuel chez l’animal : comportement de monte ? Danse nuptiale ? Vie de couple ? Mélange de laitance pour les espèces à fécondation externe ? Quid des espèces qui ont plus de deux sexes biologiques, de celles qui sont hermaphrodites, ou de celles dénuées de tout dimorphisme sexuel ? On voit vite les limites de la transposition à l’animal de représentations sociales humaines : ces questions sont sans autre pertinence chez l’animal que de servir de carburant à l’appel à la nature chez les humains.

Il est également opportun de souligner qu’on ne semble pas plus s’interroger sur des rapports exclusivement hétérosexuels dans le règne animal, qui eux suscitent bien moins la curiosité des scientifiques. On part du principe qu’ils seraient la norme par anthropomorphisme, mais à ma connaissance aucune étude ne l’a établi.

À vrai dire, ça n’est guère surprenant : dans les sociétés hétérocentristes, l’hétérosexualité va de soi, par définition, et elle est légitimée par la procréation : l’hétérosexualité étant perçue comme indispensable à la survie de l’espèce, elle se passe de toute interrogation. Toute ? Non ! En effet, la bisexualité ou la pansexualité ne permettent pas moins de procréer, à plus forte raison hors du couple monogame (qui n’est lui-même pas un invariant dans toutes les sociétés humaines), et la procréation elle-même tient une part minime relativement à la quantité de rapports sexuels, qu’ils soient protégés ou non (sans oublier que les couples homosexuels eux-mêmes ont bien des moyens d’avoir des enfants). À ce titre, il y a lieu de s’interroger sur la naturalisation du primat des rapports hétérosexuels, à plus forte raison si ceux-ci ne connaissent pas la même hégémonie dans le règne animal. Je dois ajouter que l’orientation sexuelle ne se résume pas seulement à une attirance pour un genre, mais également, dans le cas de l’hétérosexualité, de l’homosexualité et de l’asexualité, à une absence d’attraction, voire un dégoût, pour un ou plusieurs genres, et non seulement c’est là un grand impensé de l’orientation, mais en outre cette absence d’attirance ne semble inspirer que très peu d’interrogations, alors même qu’elle tombe d’autant moins sous le sens qu’on ne peut guère la justifier par la procréation.

Au risque de me voir encore accusé de « créationnisme » (lire les paralogismes à la rescousse de l’évopsy), il faut tout de même souligner que les êtres humains ont développé, en matière de sexualité, nombre de particularités. Ainsi, les humains font partie des rares espèces de mammifères, avec les grands singes, les chauves souris et deux espèces de rongeurs, à ne pas être soumis à un œstrus saisonnier, ce qui a indiscutablement des conséquences sur le comportement sexuel, et ce qui rend les comparaisons animalières d’autant plus hasardeuses.

EvoPsych 101: Rats and people are the same, but men and women are different.

D’autre part, les humains ont développé nombre de raffinements dans leurs pratiques sexuelles dont on est bien en peine de trouver des équivalences, ou des origines, chez les animaux non-humains, sans parler de quelconques avantages évolutifs (l’invention du porte-jarretelle ne remontant pas au Pléistocène, son caractère érotique semble difficile à justifier par l’évolution). Pratiques, accessoires, positions, paraphilies innombrables, culture érotique, autant de sujets sur lesquels diverses disciplines scientifiques se sont d’ailleurs penchées avec plus ou moins de bonheur.

Une vieille tradition conformiste

Il faut ici souligner que Balthazart se revendique d’une volonté de légitimer l’homosexualité par cet appel à la nature (qui n’est pourtant pas moins un paralogisme que lorsqu’on se réclame d’elle pour dire que l’homosexualité serait « contre nature »), et pour valider l’idée qu’elle ne serait pas un choix puisque déterminée biologiquement (on notera qu’un déterminisme environnemental n’en ferait pas plus un choix). À vrai dire c’est résolument un point de vue hétéro-centriste, puisque non seulement l’homosexualité se passe de toute légitimation par la nature, et qu’elle soit déterminée, biologiquement ou socialement, ne fait pas plus à l’affaire : quand bien même celle-ci serait elle le fruit d’un choix (et c’est le cas au moins pour le lesbianisme politique par exemple), le simple fait qu’elle n’inflige aucun tort à quiconque suffit à disqualifier toute critique à son endroit. Rester dans l’ornière du choix n’a en réalité d’intérêt que pour les croyants et les libéraux. Pour les premiers, la notion que leur dieu serait cruel ou non dépend d’un choix, faute de quoi il punirait une inclination dont il serait le seul responsable. Pour les seconds, toute leur grille d’analyse dépend de leur croyance en la simple possibilité d’un choix libre, pourtant absurde (lire la méritocratie, une croyance tenace). Si on considère que le choix suffit à caractériser la faute, on accepte la prémisse que l’homosexualité serait fautive, et donc qu’elle infligerait un tort. Il y a une forme de condescendance paternaliste chez les hétérosexuels, y compris athées, à chercher cette « excuse » à l’homosexualité, qui s’en passe pourtant excellemment bien. Si je mange de la purée au petit déjeuner, qu’il s’agisse d’un choix ou non n’a aucune pertinence, au moins pour les autres.

Les pratiques sexuelles perçues comme « déviantes » ont ainsi d’abord été condamnées par les religions, dont le corps médical a ensuite pris le relai pour les pathologiser. L’homosexualité a elle-même figuré au rang des pathologies reconnues par l’Organisation Mondiale de la Santé jusqu’en 1992, ce qui n’est pas exactement la préhistoire de la méthode scientifique, et ce « diagnostic » paré de l’autorité médicale continue de faire des ravages bien des années après, tant lorsqu’il est défendu par les militants LGBTphobes de la « manif pour tous » que lorsque des bigots mâtinés de charlatans proposent des « thérapies de conversion » dont il est pourtant établi qu’elles sont non seulement inefficaces, mais également traumatisantes pour les « patients ».

Manifestement, les médecins de l’OMS ont été victimes de leurs propres biais : les sciences ne sont jamais produites en vase clos ni hors sol, elles sont toujours le reflet du contexte culturel, social, politique, économique de leur époque, avec les préoccupations qui vont de pair. Et il en est de même aujourd’hui encore, comme ce sera toujours le cas à l’avenir. Les scientifiques (incidemment pour beaucoup des hommes blancs hétéro-cisgenres) s’étant caractérisés par des a priori légitimant la domination sociale et pathologisant les minorités sexuelles, ils seraient bien inspirés d’être particulièrement prudents et de faire preuve de réflexivité envers leurs biais. Hélas, on n’observe rien de tel, et encore moins chez les zélés vulgarisateurs dont il était question plus haut.

À ce titre, il est tout à fait éclairant de se pencher, d’une part sur le traitement scientifique des paraphilies à travers les époques, et d’autre part sur la diversité des comportements sexuels humains d’une culture à l’autre, d’autant que cela permet de prendre conscience de la réification de l’orientation sexuelle, et de son traitement ethnocentriste et chronocentriste : en dépit de ce que Jacques Balthazart affirme (y compris à l’appui de chiffres douteux), l’homosexualité n’est pas un invariant de l’humanité, et pour cause.

Des sciences qui défendent l’ordre établi

L’histoire des sciences est jonchée d’exemples qui invitent à la prudence : de « l’hystérie » qui pathologisait la libido féminine (et qui fut traitée par l’invention du vibromasseur) et la « nymphomanie » qui en faisait autant (deux notions aujourd’hui heureusement abandonnées) jusqu’à la médicalisation de l’homosexualité, en passant par les innombrables paraphilies, sans oublier les nombreux a priori sexistes, homophobes et transphobes de la psychanalyse, les scientifiques ont eu des curiosités d’entomologistes sur la diversité de la sexualité humaine, cherchant à trouver des explications aux « déviances » et autres « perversions » pour prétendre y remédier. Un ouvrage en particulier fait aujourd’hui encore les délices de ses lecteurs : Psychopathia Sexualis du psychiatre Richard Von Krafft-Ebing, rédigé en 1886, prétendait en faire l’inventaire exhaustif, à l’appui de nombreux cas cliniques plus ou moins truculents.

Comme déjà dit, le primat de la procréation hétérosexuelle était censé gouverner la sexualité humaine, et tout ce qui s’en éloignait relevait de la perversion (le terme de sodomie recouvrant toutes les pratiques non-procréatives, autrefois réservées aux travailleuses du sexe et proscrites aux épouses respectables, les hommes ayant toute latitude de les pratiquer pour peu que ce soit avec la partenaire idoine), à plus forte raison durant l’ère victorienne, particulièrement pudibonde (rappelons que la pratique de la circoncision chez les anglo-saxons, encore majoritaire aujourd’hui aux USA et dans la famille royale britannique, avait pour vocation initiale, et bien vaine, d’empêcher la masturbation). D’autant que les personnes stériles ne continuent pas moins d’avoir une sexualité épanouie, et qu’on peut désormais se reproduire sans le moindre rapport sexuel. Ça n’est d’ailleurs pas plus la recherche de plaisir (qui peut allègrement se passer de partenaire) qui motive les rapports sexuels. Les sciences sont revenues depuis sur ces a priori : ce qui gouverne avant tout les rapports sexuels chez les humains, c’est la recherche d’une connexion à l’autre.

Longtemps, les disciplines scientifiques portées sur la psychologie humaine ont défendu et légitimé un certain ordre social. L’internement de force par les autorités publiques a même pu être dévoyé comme un outil pour mettre des adversaires politiques à l’ombre (y compris récemment, sachant qu’en France c’est un pouvoir discrétionnaire des préfets dont tous sont susceptibles d’abuser à loisir). Ajoutons, pour être complet, que les mesures de contrainte (mise sous tutelle, internement, etc) sont bien moins un enjeu de soin que de pathologisation, comme l’expérience de Rosenhan l’a mis en évidence. Nous sommes bien loin de l’image d’un Galilée défiant l’autorité morale en la matière : les sciences ont aussi servi à légitimer l’ordre établi. Michel Foucault a souligné la symétrie de l’égalité entre savoir et pouvoir dans Surveiller et punir.

Ça n’est qu’avec les travaux d’Alfred Kinsey dans les années 1950, puis de Virginia Johnson et William Masters dans les années 1960 et au delà, qu’on a commencé à avoir une approche plus rigoureuse et moins biaisée par les normes sociales sur la sexualité humaine (la série Masters of sex retrace l’épopée de ces deux derniers). Ces travaux ont révolutionné la perception de la sexualité, et ont permis de nombreuses découvertes jusqu’alors restées inaccessibles par simple obscurantisme. Mais si la bienséance n’était désormais plus de mise, il ne faut pas en conclure trop vite que les scientifiques s’en sont vus débarrassés de leurs a priori sur l’ordre du monde pour autant (particulièrement sur les questions de genre).

Aujourd’hui encore, un certain point de vue normatif sur ce qui relève ou non de la sexualité légitime affirme pourtant l’existence d’une prétendue « addiction à la pornographie », point de vue d’ailleurs défendu par la frange réactionnaire, et en particulier par un certain type de masculinistes (le mouvement « nofap » qui condamne la pratique de la masturbation, à grand renfort là encore d’arguments biologisants attribuant divers pouvoirs magiques à la rétention de sperme). On y retrouve tous les ingrédients de la pudibonderie conservatrice, de l’erreur fondamentale d’attribution qui reporte la faute sur les tentations de la pornographie et d’une société décadente, en passant par la honte de céder auxdites tentations et le prisme déculpabilisant de la pathologie, sans oublier la maîtrise de soi et l’abnégation face à l’adversité des turpitudes du monde matériel pour mériter une place au paradis.

Il ne s’agirait pas de dire que nul n’a de rapport malsain à la sexualité, que nul n’a de pratiques à risques, pour lui ou ses partenaires, et que les troubles psychologiques n’ont pas d’incidence sur la sexualité. Toutefois, les pratiques et attractions sexuelles sont très insuffisantes pour déterminer à elles seules un trouble psychologique, à plus forte raison si nul n’en nourrit de souffrance quelconque et en pleine maîtrise des risques (d’autant que le missionnaire dans le noir et en pensant à la France au sein d’un couple hétérosexuel marié n’est pas dénué de risques). Si des pratiques sexuelles peuvent le cas échéant relever de critères diagnostiques, c’est désormais toujours conjointement à plusieurs autres, référencés dans le DSM V ou le CIM.

Les apports des sciences sociales

La vision de l’orientation sexuelle comme phénomène biologique résiste assez mal aux travaux anthropologiques et historiques, à plus d’un titre.

Si on se réclame souvent de la Rome et de la Grèce antiques pour souligner qu’il y a toujours eu des rapports homosexuels, les historiens eux-mêmes dénoncent toute tentative d’y voir un invariant de l’homosexualité humaine : ces rapports étaient simplement régis par des normes sociales différentes de celles que nous connaissons aujourd’hui, et il est tout simplement absurde de parler d’orientation sexuelle avant la création même du concept.

Ainsi, le statut social déterminait qui était éraste et qui était éromène, et toute transgression était sévèrement punie. Le fait même que ces rapports relevaient d’un rituel de passage à l’âge adulte les sépare distinctement de la conception moderne qu’on se fait de l’orientation sexuelle. On peut faire la même observation chez le peuple Sambia en Papouasie-Nouvelle Guinée, où des fellations rituelles sont censées transmettre la force des guerriers adultes aux garçons de la tribu : qui, hormis Jacques Balthazart, pourrait croire ou prétendre qu’il soit ici question d’orientation sexuelle ?

À l’inverse, les peuples Aka et Ngandu, pourtant pas bégueules sur les affaires de sexe, semblent ignorer toute pratique homosexuelle, démentant la notion que l’homosexualité serait non seulement un invariant de l’humanité, mais également une stricte affaire de biologie (fun fact : lorsque j’ai soumis cet article à la sagacité de Thomas C Durand, il a disqualifié le sérieux des scientifiques anglophones au titre de leur étymologie fautive du mot français « pédé »…)

Comme on le perçoit à travers ces exemples, la notion d’orientation sexuelle n’a de sens que dans un contexte social qui lui permet d’émerger : si les rapports homosexuels sont des impératifs sociaux ritualisés, toute notion d’hétérosexualité et d’homosexualité en devient inopérante. De même, c’est vraisemblablement l’interdit social de l’homosexualité dans certaines sociétés qui a participé à l’émergence du concept d’orientation sexuelle : celui-ci permet d’expliquer que certains continuent à braver l’interdit en dépit des risques que ça leur fait courir. Sans interdit ni obligation sur le sexe des partenaires sexuels, la question aurait bien moins d’intérêt en soi. Ça vaut d’ailleurs également pour des caractéristiques biologiques : par exemple, la latéralisation n’a de réelle incidence sociale que dès lors qu’il est question d’écrire horizontalement, ou d’écrire tout court : les sociétés sans écriture n’ont aucune raison de remarquer ou d’accorder de l’importance au fait que des individus ont une main plus dominante que l’autre (ça vaut également pour les yeux et les pieds et on s’en moque totalement). Même dans le cas de caractéristiques biologiques, celles-ci n’ont de sens que relativement à un contexte environnemental qu’on ne peut exclure sommairement de l’équation, et considérer que l’un aurait un primat sur l’autre revient à se demander si c’est la largeur ou la longueur qui serait plus déterminante dans la surface d’un rectangle (lire Inné et acquis, déterminisme et politique).

C’est bien là où l’on constate le problème de réifier ce qui relève d’une construction sociale, par un biais à la fois ethnocentrique et chronocentrique : l’orientation sexuelle est un concept moderne et propre à certaines sociétés humaines. Même en se limitant à la France contemporaine, l’homosexualité est associée à diverses représentations sociales, qui passent par l’adhésion à certains codes culturels, certaines façons de vivre, de telle sorte que certains se revendiquent plus volontiers « bitophiles » qu’homosexuels, considérant que si les pratiques entre hommes les excitent, ils ne peuvent concevoir un rapport amoureux ou un couple avec un autre homme. Dans la population carcérale, nombre d’hommes farouchement hétérosexuels cèdent paradoxalement aux diktats de leur genre et ont des rapports homosexuels opportunistes sans pour autant remettre en question leur orientation (faute de grives…) C’est notamment pour ces raisons que dans le domaine de la santé on parlera plus volontiers de HSH (hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes) ou de FSF (femmes ayant des rapports sexuels avec des femmes) pour éviter ce genre d’écueils.

Sans même dépasser le cadre local et contemporain, les exemples de personnes qui changent d’orientation au cours de leur vie suffisent à démentir une détermination biologique prénatale. C’est bien là où les pétitions de principe de Jacques Balthazart le condamnent à un raisonnement circulaire : pour lui, la « bonne » orientation de ces personnes, celle qui était déterminée biologiquement depuis leur naissance, c’est la dernière en date… chacun appréciera ici l’hypothèse irréfutable.

Il ne s’agit pas pour autant de nier la réalité des vécus et ressentis des individus : il est indubitable que les attirances physiques, quelles qu’elles soient, sont réelles. Mais de la même façon que les goûts culinaires sont forgés par le contexte culturel, nous avons aussi une culture érotique, des interdits comme des injonctions, des représentations sociales, et un vécu personnel, qui forgent notre imaginaire érotique. Certaines pratiques érotiques contemporaines (notamment par le biais des moyens de communication, ou encore la diversité des productions pornographiques) pourraient sembler absurdes à nos ancêtres.

Certains kinks peuvent dérouter les esprits contemporains les plus ouverts et des communautés en ligne ont permis de réunir leurs adeptes qui se pensaient jusque là seuls au monde. Bien loin de légitimer l’idée qu’ils trouvent leurs racines dans la biologie ou la sélection naturelle durant le Pléistocène, certains fétichismes semblent être apparus assez récemment, comme par exemple les furries, les histoires érotiques avec des dinosaures, ou les adeptes d’explosions de ballons de baudruche. D’autres assouvissent leurs fantasmes impossibles à réaliser, comme la gigantophilie, la transformation ou encore l’attrait pour l’engloutissement par des sables mouvants par des productions vidéo de niche.

ironie : certaines paraphilies ont libre cours sur YouTube (garanti tout public)

Comme déjà dit, si étranges qu’elles puissent paraître, le simple fait que les attirances n’infligent aucun tort suffit à les rendre légitimes et respectables en soi : qu’elles soient le fruit d’un choix délibéré ou non, qu’on puisse y renoncer ou non, est donc sans pertinence. Les représentations de genre (et, oui, même le sexe biologique) ne sont pas moins des constructions sociales, qui ont des conséquences sur les moyens matériels d’existence des individus. Tous nos concepts sont par définition des constructions sociales, en cela qu’ils sont distincts des objets qu’ils décrivent et s’en souvenir permet de ne pas confondre la carte et le territoire (et donc de les réifier, ce qui empêche de remettre en question les modèles pour qu’ils soient plus fidèles aux observations), mais ça ne veut pas dire pour autant que toutes les constructions sociales ne sont que des fictions sans fondement empirique. De tout temps la sexualité humaine a été régie par des normes sociales, normes qui ont changé à travers le temps et l’espace (Michel Foucault a également écrit une Histoire de la sexualité), et comme souvent l’autorité a tendance à réclamer la légitimité de ses normes par l’invocation de lois naturelles immuables et indépassables. C’est rigoureusement le même phénomène à l’œuvre derrière l’hypothèse d’une origine principalement biologique de l’orientation sexuelle.

Evidences et absurdités

Les pétitions de principe se prévalent de prétendues évidences : évidence du biologique dans le désir, sur la foi de réactions physiologiques, à croire que chez l’humain le nerf optique serait directement relié aux organes génitaux, sans aucun traitement sémantique ni contextuel par son plus gros organe sexuel : le cerveau. Le rougissement n’est pourtant pas moins une réaction physiologique sur la base d’un processus cognitif, mais celle-ci dépend éminemment du contexte culturel : on ne rougit pas des mêmes choses d’une société à l’autre, parce que ce qui est honteux ou impudique change d’une société à l’autre, quoi qu’en dise le Pléistocène. Évidence des catégories arbitraires irréconciliables que sont celles du genre, elles-même légitimées, là encore, par la biologie (Jacques Balthazart, en dépit des critiques envers son premier opus sur l’homosexualité, a d’ailleurs récidivé pour défendre une vision là encore biologisante de la masculinité dans son livre suivant). On sait pourtant que la vision binaire du sexe biologique n’est en soi pas scientifique.

Les plus grandes victoires des disciplines scientifiques ont été de remettre en question les évidences simplistes, en dévoilant une complexité contre-intuitive du monde. Leur plus grand dévoiement a aussi été de servir à légitimer le statu quo et l’ordre du monde, au service du pouvoir.

Ces évidences cachent des absurdités indicibles : l’orientation sexuelle n’est pas déterminable ni mesurable objectivement, elle ne dépend ni des pratiques, ni même des partenaires sexuels ou de leur absence. Elle n’est d’ailleurs pas un concept biologique, mais sociologique : nous sommes donc là face à un réductionnisme. Se réclamer d’une réalité biologique de l’orientation sexuelle sur la foi d’observations chez les animaux n’en rend la chose que plus absurde encore : quels critères permettent de déterminer une orientation sexuelle quelconque ? Quelle est la part fortuite dans ces observations ? Qu’est-ce qui sépare un comportement opportuniste d’un comportement déterminé ? Comment parler d’orientation chez les espèces sans dimorphisme sexuel, sans reproduction sexuée ou sans fécondation interne, avec 720 sexes chromosomiques comme chez le Physarum polycephalum, sans préférence exclusive, et pourquoi telle espèce d’oiseau serait plus pertinente que telle espèce d’escargot (quitte à sortir des mammifères, allons y gaiement) pour tirer des conclusions sur l’orientation chez l’humain ?

Les pétitions de principe poussent aussi au cherry picking, à l’image d’un Jordan Peterson qui pense que l’organisation sociale des homards suffit à démontrer l’inéluctabilité des hiérarchies dans toute organisation sociale. Elles poussent à l’essentialisme, que revendique Jacques Balthazart en dépit du fait que l’essentialisme est un raisonnement fallacieux. Elles poussent à l’appel à la nature qui n’est pas moins fallacieux.

Elles poussent à faire de la très mauvaise science, à plus forte raison lorsqu’on s’aventure si loin de son domaine de compétence et qu’on abandonne les règles les plus élémentaires de la rigueur.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s