on s’est trompé sur le « lasergate »

Actualité brûlante oblige, maintenant que la poussière semble quelque peu retombée, je fais un aparté sur ma série d’articles en cours, bien que ça s’inscrive en parfaite illustration et complément de son propos. Ça aura également le bénéfice de mettre au clair l’affaire dite du « lasergate » qui a suscité beaucoup de confusion, de la replacer dans son contexte qui aura été beaucoup ignoré, et de proposer une analyse critique d’enjeux qui semblent avoir dépassé certains de part et d’autre du conflit.

La pomme de discorde

Commençons par faire une brève mise en contexte pour celles et ceux qui ont échappé au dernier shitstorm qui a agité la sphère sceptique sur Twitter :

Des comptes Twitter de gauche se sont amusés bien innocemment à mettre des yeux laser sur leurs profils, emboîtant le pas à un mème anticapitaliste, parmi lesquels des comptes critiques des sceptiques, dont certains ont ironisé sur Etienne Klein, qui avait malmené le concept de construction sociale dans un de ses livres. Il y profère cette ânerie affligeante : « Et si l’atome et la physique quantique n’étaient que de simples constructions sociales, expliquez-moi par quels miracles – oui, je dis bien miracles – on serait parvenu à concevoir des lasers  ! », exhibant sans vergogne son ignorance crasse de ce que sont les constructions sociales. Bien que son livre « le goût du vrai » ait été paru l’an dernier, ces propos avaient récemment fait l’objet de threads critiques. D’autres ont ironisé sur l’augmentation de leur esprit critique par l’addition de ces yeux lasers sur leur photo de profil.

Certains sceptiques, dont des plus en vue, ont dit y avoir vu un harcèlement et même des menaces. On se demande bien pourquoi se moquer d’Etienne Klein serait pris personnellement par des sceptiques, à moins d’y voir un crime de lèse-majesté d’une de leurs idoles. Le 25 et 26 août, Samuel Buisseret a publié deux vidéos non référencées sur l’affaire, depuis supprimées. Dans la première, il paraît abattu et fait part de sa détresse face à ce qu’il qualifie de harcèlement, d’oppression et de menaces. Il souligne que même si ça n’était pas les intentions derrière ces images de profil, c’est la façon dont c’est perçu et reçu qui importe (argument qui devrait vous rappeler quelque chose si vous suivez ce blog). Il s’est notamment prévalu du mème de Tranxen ci-dessous, selon un template pourtant courant, pour y voir une menace de violence (qui ne visait pourtant que ceux qui « racontent de la merde » sur la sociologie et non les sceptiques, pourquoi des sceptiques qui se défendent de le faire se sont-ils sentis visés s’ils ne le font effectivement pas, mystère…). Enfin, il implore qu’on retire ces yeux lasers des images de profil, déplorant de n’avoir d’autre choix que de bloquer celles et ceux qui s’y refuseront.

Si nul avant la parution de la vidéo n’avait trouvé de reproche à faire à Tranxen, celle-ci a manifestement créé bien des vocations depuis. L’entreprise de silenciation a fonctionné : Tranxen a supprimé son tweet face aux cris d’orfraie.

Le contexte du contexte

Avant de plus développer, il me semble pertinent de revenir rapidement sur un shitstorm qui lui a précédé, puisqu’il apporte un éclairage tout particulier à son successeur. Le 17 juillet, le blog de la Tronche en Biais publie un article rédigé par Flavien Bardet, qui se revendique « Psychopraticien, Thérapeute et Coach de vie », et dont le parcours se prévaut plus de « formations » auprès d’écoles prestigieuses (vraisemblablement suivies en ligne au vu de leur répartition sur le globe) que de diplômes. Notons également que le métier de « coach de vie » s’inscrit dans le cadre du développement personnel et que celui ci est situé idéologiquement, à plus forte raison lorsqu’on sait qu’il est membre du déplorable groupe Waterclo’zet. L’article prétend donner des clés pour débusquer les simulatrices et simulateurs du Trouble Dissociatif de l’Identité (TDI), exercice d’ultracrépidarianisme caractérisé proférant diverses énormités contraires à la littérature scientifique sur le sujet, outre un propos psychophobe, et donnant lieu à une vague de harcèlements de comptes twitter de systèmes TDI, jusqu’au hacking de l’un d’entre eux (l’article a d’ailleurs été amendé pour supprimer une vidéo d’un compte Tiktok TDI à titre d’illustration, lui donnant « des airs de dénonciation »). Pour compléter le tableau, durant cette polémique il lui a été reproché de faire indument mention de « psychothérapie adulte » sur son site, ce qui caractériserait rien de moins qu’un exercice illégal de la médecine, et il semble avoir accordé assez de sérieux à ce reproche pour avoir remplacé la mention par « soutien et accompagnement de l’adulte » (la version conservée sur archive.org permet de voir l’effet avant/après). Cela semble bien inspiré sachant qu’il est introuvable dans le registre français des psychothérapeutes

Au delà de ce qui est sujet à caution dans l’article lui-même, il me semble important de souligner qu’il illustre très bien un des angles morts les plus répandus chez les sceptiques : se réclamer de la vérité au mépris de toute autre considération. Personne ne semble s’être interrogé sur les enjeux et l’utilité sociale de ne pas accorder sa confiance à quelqu’un qui dit avoir un TDI. Quel tort cela inflige-t’il, et à qui, si quelqu’un qui dit avoir un TDI ment, et si on le ou la croit ? Une intuition aussi béotienne que paternaliste pourrait nous laisser penser que valider ces affirmations pourrait contribuer à solidifier un délire au lieu d’aider la personne à le remettre en question, mais là aussi ce serait contraire à ce que dit la littérature sur le sujet (et par ailleurs à ce que les sceptiques eux-mêmes savent de la réactance). Indubitablement, débusquer les faux TDI a bien moins de sens que débusquer les faux psychothérapeutes…

Cette question est loin d’être anodine puisqu’elle est aux fondement de l’éthique et de la déontologie. Non, on ne peut pas chercher la vérité à n’importe quel prix, et encore moins lorsque c’est quelqu’un d’autre qui le paye (lire Des dangers de la naïveté politique et sociale).

C’est le même angle mort qui se prévaut de la critique « des » religions pour mieux la consacrer préférablement à l’islam en faisant totalement abstraction du fait que les musulmans ne représentent que 8% de la population française, et qu’à ce titre ils sont une minorité sociale ET numérique (les deux n’étant pas synonymes, contrairement à ce que trop de gens pensent). À se demander donc de quel danger il serait question de se prémunir en s’acharnant sur des personnes vulnérables qui font déjà l’objet d’acharnement par ailleurs. S’il est question de terrorisme, d’une part ce rapprochement serait en soi islamophobe, et d’autre part ce serait faire preuve de naïveté quand aux motivations du terrorisme, tout en lui donnant plus de raison d’être… un comble ! Un autre exemple est cette vidéo de Samuel Buisseret, où défendre l’honneur du cadavre de Mickael Jackson, alors décédé depuis 10 ans, est un enjeu plus important que de se laisser convaincre par ses victimes, avec des petits relents de panique morale sur le « cancel » d’un épisode des Simpson auquel le « king of pop » a prêté sa voix. Il me semble que cette prétention à disserter de ce qui est vrai ou faux, hors de toute considération pour la pertinence et l’utilité de le déterminer, est éminemment révélatrice de la domination sociale. Il s’agit là d’un plaisant jeu de l’esprit complètement hors sol, typiquement dominant sachant que les minorités sont régulièrement enjointes à débattre de leur propre légitimité par des dominants sur ce même mode. Pour les uns, ça n’est qu’un plaisant débat théorique sur rien de moins que les conditions matérielles d’existence des autres. Passe encore qu’ils prennent un jeu de Cluedo ou un cosplay de Sherlock Holmes un peu trop au sérieux, mais qu’au moins ils évitent de jouer avec la vie des gens. Il y a une forme d’indécence dans cette approche, mais nous allons voir que ça n’est là qu’une de ses moindres manifestations dans cette déplorable affaire.

Il faut également souligner que la hantise de passer pour le « dindon de la farce » est une caractéristique de la masculinité toxique… Rappelons, si nécessaire, qu’avoir sa confiance abusée n’est pas de la faute de la victime mais bien de l’abuseur, et donc qu’il n’y a pas de honte, en soi, à accorder sa confiance, même inconsidérément (n’en déplaise aux tenant de la croyance en un monde juste qui versent trop facilement dans le victim blaming). Bien sûr, il est préférable pour soi-même de faire preuve de discernement (et non par peur du qu’en-dira-t-on), mais si croire ne cause de tort à personne, et que ne pas le faire en cause, « la question elle est vite répondue », quoi qu’en pensent les défenseurs de « la Vérité™ » qui se moquent des conséquences. Sans oublier la prise en compte du contexte pour choisir qui croire, en particulier sur les viols où les condamnations sont rares (moins de 2% des viols sont condamnés aux assises…) et les fausses accusations le sont également. De quoi sérieusement reconsidérer l’hypothèse nulle, à plus forte raison pour les nombreux adeptes du bayésianisme chez les sceptiques… et quoi qu’en pensent ceux qui appellent inconsidérément à la présomption d’innocence.

Durant les échanges houleux qui ont eu lieu en ligne suite à la parution de cet article, la question du ressenti des personnes atteintes de TDI a été un enjeu central, ce à quoi on a eu droit à beaucoup de « facts don’t care about your feelings » (posture elle-même bien idéologiquement située), nous aurons l’occasion d’y revenir. Enfin, pour être complet, rappelons que Samuel Buisseret a pris fait et cause pour Astronogeek suite à sa tristement célèbre « expérience sociale » (qui, rappelons le, faisait rien de moins que l’apologie du viol conjugal), en déplorant la manière dont ses intentions ont été perçues, (ça sera important pour la suite).

Anatomie d’un harcèlement

Comme trop souvent avec la sphère sceptique, le contexte est le grand oublié dans les nombreuses équivalences fallacieuses qui ont été brandies dans cette affaire. Ainsi, Thomas C Durand est allé à la recherche des tweets qui mentionnaient son pseudonyme sans le tagger et s’est prévalu du caractère négatif, voire injurieux, des propos qu’il a pu trouver, pour en conclure qu’il était indubitablement harcelé. Curieuse notion qui laisse songeur sur le harcèlement que subirait donc toute personnalité publique au rang desquels il compte, puisque toute notoriété implique des critiques de plus ou moins bon aloi, dont il semble vouloir être exonéré. Dire qu’il lui aurait suffi de n’en rien faire pour ne pas en être « harcelé »… il ferait beau voir que toutes les victimes de harcèlement puissent en dire autant. Les sceptiques eux-mêmes sont passés à côté de peu d’occasions de dénoncer les propos de Didier Raoult, celui-ci aurait-il pu légitimement se plaindre de harcèlement s’il avait cherché son nom et trouvé ces commentaires, comme l’a lui-même fait Thomas C Durand pour s’en plaindre ? Et partant, le propos serait-il de disqualifier la légitimité de toute critique en la faisant passer pour du harcèlement pour tenter de la faire taire ?

Cette conception laisse d’autant plus pantois quand on la met en regard non seulement avec le cyber-harcèlement, réel celui là, que les comptes TDI ont subi suite à la parution de l’article sus-mentionné, mais également avec la manière dont Thomas C Durand affiche régulièrement des captures de tweets qui le critiquent à ses quelques 28 000 followers sans prendre la peine de les anonymiser (une semaine avant le lasergate, c’est ce qu’il faisait à propos d’un tweet d’un compte à 400 followers qui avait eu l’impudence de dénoncer l’islamophobie d’un de ses tweets…). Notons que la loi se passe de tout ressenti et se réfère notamment à ce type d’incitation pour caractériser un harcèlement. À tout le moins, on peut concevoir des subtweets (pratique courante qui consiste à faire référence à mots couverts à un autre compte twitter précisément pour éviter ce type de conséquence) plus subtils. Rappelons, si nécessaire, qu’une jurisprudence robuste permet à chacun de situer idéologiquement un propos, y compris à tort, pour la simple liberté du débat démocratique : ainsi, qualifier un propos de sexiste, raciste, islamophobe, antisémite ou LGBTphobe relève du débat démocratique, et s’en sentir injurié ne suffit pas à constituer une injure publique. Thomas C Durand le reconnaissait d’ailleurs lui-même en disant que ça relevait de la liberté d’expression et qu’il la respectait, assez hypocritement puisque cette mesure de rétorsion démontrait l’exact contraire.

Cette conception du harcèlement abandonne donc totalement toute notion matérialiste pour n’en faire qu’une conception purement subjectiviste, extraite de toute considération pour les rapports de domination d’une part, et pour les conséquences sur les moyens matériels d’existence de l’autre. Et voilà bien qui fait toute la différence dont aucun ne semble avoir tenu le moindre compte dans cette tentative de retournement, à laquelle hélas trop de gens n’ont vu que du feu. Le problème n’est pas, et n’a jamais été, les souffrances individuelles en soi, si douloureuses soient-elles. Si Jeff Bezos souffre sincèrement de payer trop d’impôts, vous ne me verrez pas verser une larme pour lui, et ça ne me rendra pas incohérent pour autant.

Lorsque les minorités sociales dénoncent des propos oppressifs, les dominants sociaux en général, et les réactionnaires en particulier, y voient une atteinte à ce qu’ils appellent la « liberté d’offenser », comme si ce qui posait problème était le seul fait de subir une offense. Les personnes minorisées essuient de multiples micro-agressions de cet ordre au quotidien, et y sont autrement plus résistantes que le moindre masculiniste face à la première blague misandre. Le problème n’est évidemment pas là, mais bien dans le fait qu’une société qui tolère et admet ce type de propos donne une caution sociale à des violences autrement plus concrètes, comme le souligne le modèle sociologique de la pyramide de la discrimination et de la violence, dont chaque étage de violence toléré socialement permet l’émergence de l’étage supérieur en violence, allant jusqu’au meurtre et au suicide voire au génocide. Voilà bien une conséquence qui échappe aux dominants sociaux, et réciproquement puisqu’ils en sont épargnés par définition, et c’est bien ce qui fait que les équivalences qu’ils peuvent faire, par exemple sur le « racisme anti-blanc », sont hors de propos et indécentes (lire l’entitlement), le tout pour mieux se camper en victimes de leurs victimes quand ces dernières ont l’insolence de ne pas les laisser faire sans rien dire. Aucun homme n’est maltraité en conséquence d’une blague misandre (non seulement parce que les hommes ne sont dominés par aucun groupe social en tant qu’hommes, mais en outre parce que les blagues misandres font l’objet d’une farouche condamnation sociale précisément au titre de cette fausse équivalence, et du crime de lèse-majesté), alors que les blagues misogynes participent des violences bien réelles que subissent les femmes. Voilà pourquoi la misandrie irrite et la misogynie tue, et pourquoi l’une ne saurait être le miroir de l’autre. Réduire une oppression sociale à sa portion congrue est aussi absurde qu’assimiler une entaille au doigt et le supplice de la mort par mille coupures au prétexte que du sang a été versé. Voilà ce qui échappe aux dominants sociaux lorsqu’ils font ces équivalences indécentes.

Et ça n’est là qu’un aspect du problème, puisqu’il faut également y ajouter les lourdes conséquences psychologiques, non seulement de la constance de ces micro-agressions, mais également de leur impact dû au capital symbolique de la domination sociale. Il est plus facile de ne tenir aucun compte d’une injure isolée venant de quelqu’un dont l’opinion n’est pas valorisée socialement que lorsque tous ceux qui comptent vous montrent du doigt. On mesure d’ailleurs assez bien à quel point ces éléments échappent aux dominants, puisque, de leur point de vue, il suffit « de s’en foutre » pour que ça n’ait aucun impact. Encore faudrait-il en avoir les moyens, mais pour ça, il faut bénéficier de domination sociale. Puisqu’il est question de harcèlement, imaginez un harcèlement scolaire, mais à l’échelle nationale et qui aurait cours de votre premier à votre dernier jour… Aucun blanc ne risque d’internaliser une mauvaise image de lui-même parce qu’il aurait perçu que sa couleur de peau lui donnait une moindre valeur sociale dans tous ses rapports aux autres. Non pas qu’aucun dominant ne puisse développer des troubles de l’estime de soi de par son expérience vécue, mais il n’y sera pas déterminé par son appartenance à un groupe social minorisé, y compris s’il grandit dans un environnement où son groupe social est en minorité numérique et non sociale. Sans oublier les pertes de chances dues aux discriminations en elles-mêmes. En un mot comme en cent : non, les contrariétés ne sont pas des oppressions sociales, et il faut avoir été assez gâté par la vie pour le croire (lire l’entitlement).

Nous voici donc face à plusieurs couches de fausses équivalences, d’une part sur la notion de harcèlement en elle-même, d’autre part sur la question du ressenti et enfin sur l’abstraction du contexte de domination sociale et des conséquences sur les moyens matériels d’existence : ce sont bien ces conséquences qui permettent une approche matérialiste des rapports d’oppression, et non un quelconque primat de la subjectivité. Le tout dénaturant chacun de ces concepts pour mieux les rendre inopérants, ce qui n’est certes pas le moindre tort causé dans cette affaire.

Hélas, plusieurs intervenants du côté « gauche laser », soucieux de se montrer cohérents avec leurs principes (manifestement sans bien les comprendre), ont eu des scrupules face à la détresse affichée par Samuel Buisseret dans sa première vidéo et lui ont accordé l’empathie qu’il demandait (et qu’il a lui-même refusée aux victimes de viol qui le suivent en défendant Astronogeek en dépit de leurs suppliques). Il n’est sans doute pas anodin d’observer que ce furent avant tout des hommes, moins à même de percevoir le double standard en jeu : ils ont fait preuve envers Buisseret de la même solidarité de classe que ce dernier envers Astronogeek, au mépris de toute considération pour les minorités sociales qui s’en retrouvent trahies et abandonnées. Avec cette expérience répétée, il ne faut pas s’étonner de la défiance grandissante des minorités envers leurs alliés dominants quand on les voit indéfectiblement être décevants et dupes de ce type de procédé… comment ne pas y voir un soutien de mercenaire qui ira toujours au plus offrant ? Et c’est bien en jouant sur ces solidarités parmi les militants progressistes que les dominants divisent les forces qui s’opposent à eux (lire aux sombres héros de l’amer). En somme, pour prendre une image qui leur parlera peut-être plus, ils jouent le rôle des cadres briseurs de grève qui montrent plus de préoccupation pour le moral du patron que pour le sort qu’il fait subir à leurs camarades…

C’est comme ça que la domination se fabrique ses « tokens » de service, en décernant les bons et les mauvais points et en faisant miroiter un moins mauvais traitement : je préfère tel militant qui me contrarie moins que tel autre, « tu n’es pas comme les autres », etc, pour s’acheter plus de docilité et défaire les solidarités qui s’opposent à elle, divisant pour mieux régner. C’est également par ces solidarités de classe qu’on trouve toutes les circonstances atténuantes aux dominants sociaux et qu’on ne passe rien aux minorités, en commettant des doubles standards en permanence (cf là encore l’entitlement), illustrant une fois de plus que seul ce qui arrive aux dominants, si minime soit-il, est digne d’intérêt, et que tout ce qui arrive aux minorités, si conséquent soit-il, est négligeable. La violence des dominants est toujours légitime et imperceptible à leurs yeux, quand la légitime défense des minorités est toujours perçue comme une agression injustifiée, poussant même certains à dire que se défendre des fascistes rendrait les antifascistes aussi condamnables qu’eux, dans un exercice de confusionnisme achevé (lire Acermendax au pays des fafs). Quand bien même cette affaire n’aurait-elle été qu’une banale et sincère panique morale (mais nous verrons qu’il n’en est rien), l’empathie à sens unique est une arnaque, et c’est bien parce que nous sommes toujours ceux qui cèdent que les réactionnaires gagnent du terrain en exploitant nos principes contre nous, comme le souligne judicieusement cette vidéo d’Innuendo Studios (sous-titres français disponibles) :

L’expérience sociale, le revival

Ceux qui ont cédé aux demandes de Samuel Buisseret en ont en effet été pour leur frais, et pour certains ont juré, mais un peu tard, qu’on ne les y prendrait plus lorsqu’il a sorti sa deuxième vidéo, où il semble visiblement plus serein que dans la première, dont deux passages en particulier soulignent ce qui s’est réellement joué là :

J’ai foutu un sacré bordel avec ma vidéo d’hier, c’était plus ou moins voulu […] voilà comment on percevait le truc et comment il était reçu, je pense que c’est pas mal que ça a été dit. Et que voilà, que fondamentalement ce soit pas comme ça, ce soit pas l’intention de base etc. Je crois qu’il y a eu plein d’autres débats à propos de gens qui n’avaient pas une certaine intention de base en faisant certaines farces, que finalement ce qui comptait quand même c’était la façon dont ça a été reçu donc faisons pareil ici tout simplement. »

Samuel Buisseret dans sa vidéo du 26 août

Le passage « à propos de gens qui n’avaient pas une certaine intention de base en faisant certaines farces » fait référence ici à « l’expérience sociale » d’Astronogeek, pour lequel Samuel Buisseret a pris parti en déplorant qu’elle fut « mal comprise », il s’agit donc de renverser la situation (comme si celle-ci était « renversable » sans pouvoir échanger les rôles dans le rapport social). Encore et toujours le jeu du « toutes choses égales par ailleurs » sur des situations qui ne le sont en rien. Le propos était donc de démontrer que ceux qui se défendaient d’intentions de harceler ne valaient guère mieux qu’un Astronogeek, ou à l’inverse, que les intentions exonèrent bel et bien des conséquences qui entrent en contradiction avec lesdites intentions, quitte à forcer le trait du pathos pour y parvenir, et que les progressistes qui n’ont pas cédé au chantage émotionnel étaient de beaux hypocrites.

L’analogie était d’autant plus audacieuse qu’en fait d’intention, Astronogeek a clairement revendiqué que la sienne était de provoquer l’outrage, pour mieux se plaindre d’en subir les conséquences, pensant démontrer qu’il ne faudrait pas prendre les gens au mot et s’efforcer d’être télépathe pour s’assurer qu’il n’y avait pas d’intention de nuire. Ce serait également, une fois de plus, faire abstraction du contexte qui informe la réception d’un propos : dans un contexte de culture du viol, un propos qui s’y inscrit parfaitement est légitime à être perçu comme une apologie du viol, et c’est bien à celui qui le tient d’en tenir compte pour ne pas prêter le dos au malentendu, dont il est responsable. À ma connaissance, aucun contexte ne permet de faire une équivalence entre des yeux laser et des menaces, ni à quiconque d’avoir pu l’anticiper. Pour que les situations soient équivalentes, il aurait fallu que ces montages à base d’yeux lasers aient été utilisés dans un contexte où des vagues d’agressions de sceptiques, physiquement blessés au laser, aient eu lieu, pour passer pour une forme de caution de telles agressions et une potentielle menace : nous sommes bien loin du compte. Car il faut hélas le souligner une fois de plus : aucun propos n’est en soi oppressif, il ne peut l’être qu’à l’éclairage d’un contexte culturel et social donné, et c’est bien ce qui permet de le caractériser quelles que soient les intentions derrière, y compris quand les deux sont en contradiction. À force d’oblitérer ce contexte, on se condamne à ne rien comprendre et à tout résumer à des intentions et des perceptions hors sol, bien loin de toute considération matérialiste.

Faire abstraction du contexte, c’est considérer qu’un maffieux qui dit « joli estaminet que vous avez là, ça serait dommage qu’il lui arrive malheur » à un patron de bar fait montre d’une sollicitude sincère pour l’avenir du commerce en ne tenant compte que de ce qui est dit, et non de qui le dit, à qui, et dans quelles circonstances. Ou croire que se défendre de tout racisme suffit à s’exonérer du racisme de ses propos (ça n’est pourtant pas les exemples qui manquent).

Il me faut aussi revenir sur la « violence » du mème « menaçant » de Tranxen. D’aucuns ont eu l’inconscience de faire une équivalence entre celui-ci et la manière dont Astronogeek a utilisé une arme dans une de ses vidéos, bien réelle celle-ci puisque c’en est un amateur revendiqué, pour dénoncer un double standard. Qui peut croire qu’un montage photo (dont l’humour repose sur l’exagération manifeste et la culture des mèmes) de quelqu’un qui ne dispose pas d’arme est à prendre au même degré de sérieux que quelqu’un qui en possède plusieurs et qui les brandit physiquement ? Il n’y a que ceux qui commettent d’inconsidérés sophismes de la double faute qui peuvent y voir un double standard. Pire encore, le Chat Sceptique (qui lui aussi avait défendu Astronogeek…) a cru bon d’affirmer que Tranxen n’était, lui, pas défendable…

Et cela montre également le degré de déconnexion et de mépris que certains portent aux méta-sceptiques pour croire qu’ils en sont à fomenter des projets de violence envers leurs adversaires. Le fascisme pour lequel Astronogeek se montre bien trop complaisant, en revanche, a amplement démontré qu’il se saisirait de toutes les occasions de faire usage de la violence envers les minorités et leurs alliés.

Jusqu’au bout, toutes les équivalences qui auront été faites dans cette affaire auront été impropres et déconnectées de tout contexte permettant l’analyse.

Ce procédé est habituel venant des réactionnaires : se réclamer hypocritement d’un concept progressiste qu’ils jugent eux-même grotesque pour mieux se jouer des progressistes. Ainsi, lorsqu’on fait observer qu’un propos réactionnaire s’inscrit dans un rapport de domination sociale en soulignant qu’il est tenu par un homme cisgenre, d’aucuns se croient malins à répondre « did you just assume my gender? ». Ils jouent simultanément sur deux tableaux contradictoires, dénonçant un ciscentrisme auxquels ils ne croient pas, avec beaucoup de mauvais esprit et n’assument rien des positions qu’ils ont prises, le tout en se réfugiant avec autant de couardise que d’indécence derrière les vécus souvent douloureux des personnes trans en guise de bouclier rhétorique. Ou bien encore dans l’exemple ci-dessous, parmi bien d’autres, où l’on ironise sur la notion de black face pour mieux la disqualifier, le tout en la retournant contre Sandrine Rousseau pour mieux remettre en question le privilège blanc (lire « Je ne peux pas être privilégié puisque je suis opprimé »).

Samuel Buisseret fait également appel à la notion de « camp du bien », élément de langage réactionnaire pour décrire la gauche, qui ne s’en revendique pourtant pas. Nous nous préoccupons bien plus des rapports de domination, d’exploitation et d’oppression et des injustices, que de sonder les âmes pour récompenser ou punir en fonction de ce qu’on y trouve (toujours ce stupide primat des intentions au mépris des effets matériels). Cette manière de reprocher aux gens de gauche de ne pas tendre l’autre joue et d’opposer un rapport de force à leurs adversaire relève du même procédé, qui plus est au mépris de la conflictualité politique, comme si le seul camp qui était légitime à taper sur l’autre était celui qui revendique d’être carencé en empathie (lire L’individualisme, une misanthropie). Même mauvais esprit sur la « tolérance » qui nous engagerait censément à laisser libre cours à l’intolérance, et donc à nous en faire les alliés passifs. Because fuck logic.

Rappelons, s’il le fallait, que la gauche radicale n’espère rien de moins qu’une révolution (qui selon la formule consacrée n’est pas un dîner de gala), et qu’elle n’entend pas démettre les bourgeois de leur pouvoir en leur demandant gentiment de l’abandonner de leur plein gré, mais bien sous la contrainte, et la violence s’il le faut (et il le faudra). Non, nous ne sommes pas des « bisounours », et oui, nous prétendons être dangereux pour les exploiteurs, parce qu’ils ne le sont pas moins.

Quant aux dominants qui se plaignent que le rapport de force que nous leur opposons les fait souffrir, il ne tenait qu’à eux de trouver des compromis quand on se contentait de leur demander gentiment d’arrêter de nous marcher dessus (en admettant qu’avoir des yeux lasers sur sa photo de profil relève d’une insoutenable violence, ce qui, faut-il le souligner, est du dernier ridicule). Qu’ils l’assument ou non, c’est toujours eux qui fixent le niveau de violence, et ce sont eux qui ont une marge de manœuvre : les minorités qu’ils oppriment n’ont pas d’autre choix que de faire ce qui est à leur portée pour survivre. Si les dominants éprouvent de la détresse quand les minorités se défendent de leurs oppressions, il ne tient qu’à eux de ne plus leur donner de raisons de se défendre. S’ils tiennent plus à leur domination qu’à leur sérénité, c’est qu’ils ne sont pas si désemparés qu’ils le disent.

Là encore, ce procédé de renversement des arguments, d’une malhonnêteté consommée, a été analysé par Innuendo Studios :

Espérons que cette navrante expérience servira de leçon à ceux qui en ont fait les frais. Charge aux alliés progressistes d’être de meilleurs traitres à leurs classes et moins conditionnellement solidaires des minorités pour ne plus être dupes de ce type de procédés. Les réactionnaires sont déloyaux et d’une mauvaise foi achevée, courir après leur approbation sans intérêt est donc non seulement vain mais aussi coupablement naïf sachant qui en paye le prix. Une chose est sûre, ça n’est pas l’autre partie qui retiendra un enseignement quelconque de l’affaire, tant ils sont désormais immunisés à toute remise en question, ce qui est d’une cruelle ironie. Et la propension affirmée de chercher à tromper son monde pour prétendre lui révéler ses incohérences ne fera rien pour inspirer la confiance envers les sceptiques, comme s’ils pouvaient se le permettre, et comme si inspirer la défiance n’était pas justement la première cause du complotisme. Décidément, la « connerie » a bon dos.

À noter que pour des défenseurs de « la » méthode scientifique, ces prétendues expériences ne suivent ni protocole rigoureux, ni même de quelconque velléités d’en mesurer les effets, positifs comme négatifs, histoire de ne pas déterminer si elles font plus de mal que de bien et s’il y a quoi que ce soit à améliorer, sans parler de s’astreindre à des règles d’éthique. Rappelons, à ce titre, que c’est pour les mêmes manquements que Peter Boghossian a subi une procédure disciplinaire de son université suite au canular dit « Sokal Squared »(lire Perspectives sur l’affaire Sokal)… Qui peut dire que le fameux « crop circle » a participé à plus de prises de conscience que de réactance ? Personne, et pour cause. L’essentiel n’est pas tant d’ouvrir les yeux à quiconque que de se souffler dans le tromblon aux frais des autres, c’est toujours ça de gagné pour l’ego (qui ne manque déjà pas d’embonpoint chez nombre de sceptiques), et toujours ça de perdu pour les autres. Quand on se persuade de parler pour « la science », c’est prodigieux tous les outrages qu’on peut lui faire subir sans sourciller.

Il y a lieu, toutefois, de tenir compte du contexte opposé pour mieux comprendre les enjeux de cet entêtement prodigieux : les vulgarisateurs sceptiques, et à plus forte raison ceux qui revendiquent un caractère abrasif, font à n’en pas douter l’objet d’une opposition violente et farouche de par la réactance même qu’ils provoquent. Lorsqu’ils se frottent aux mouvements sectaires, leurs adeptes réagiront violemment en s’offusquant qu’on s’en soit pris à leur gourou, en inondant leurs mentions sur tous les réseaux et en les agonisant d’injures. Dans cette guerre sans merci, tout est bon pour discréditer l’adversaire : on épluche ses maladresses, on ressort les vieux dossiers, on recourt à la pire mauvaise foi, bref, toute faille sera exploitée contre eux. Cela n’incite guère à admettre des torts lorsqu’on sait que tout ce que vous direz sera retenu contre vous : il ne s’agit plus de donner l’exemple en appliquant l’esprit critique à soi-même, mais en prétendant ne jamais commettre d’erreur… Et de fournir des certitudes clés en main pour supplanter celles des complotistes et autres tenants de croyances ésotériques, « l’art du doute » est bien loin. Et cela a également joué dans la perception des critiques, si légitimes et constructives soient-elles, avec une forme de campisme qui amalgame les adversaires en dépit de leurs intérêts divergents : quand on se pose en détenteur de la rationalité, tous les opposants sont contre ce que vous défendez, même si c’est pour déplorer que vous le fassiez si mal. C’est précisément cette logique qui a fait que Samuel Buisseret a, très inconsidérément, cru bon de dire ceci dans sa première vidéo :

Je pense que pour sauver ce truc de mauvaises transmissions des sciences humaines et sociales, venir pourrir des gens, leur donner envie d’arrêter de faire un travail qui consiste à être presque les seuls freins qu’il y a en ce moment contre la montée fulgurante de l’obscurantisme, je vois pas qui d’autre sur le front, excusez du peu

Ce qui se pose là comme revendication d’appartenir à un « camp du bien »…

Alors, une fois ces constats et analyses faites, que retenir de cette débâcle ? Pour ce qui est du camp adverse, je ne me fais plus guère d’illusions : voilà maintenant cinq ans que plusieurs personnes attirent l’attention, de diverses façons, sur les dérives de cette partie de la sphère sceptique, et longtemps maintenant que je n’espère plus la voir se remettre en question. La chose n’aura pour autant pas été vaine : lorsque j’ai commencé à m’investir sur le sujet, cette ligne était alors hégémonique, et l’on pouvait croire qu’on n’était bien sceptique qu’en épousant son package idéologique. Les choses ont bien changé depuis et chacun sait mieux à quoi s’en tenir désormais : résolument, l’alternative est féconde 😉

Cependant, il nous reste manifestement bien du travail, tant de pédagogie que de remise en question, pour que chacun saisisse mieux les enjeux qui sont passés ici inaperçus afin de ne plus en être dupes.

Un chaleureux merci à Tankietfield, Legoaldesyeti, CThoulon, DaquinThibault, MarcBrillault, jabbazehunk pour leur lecture attentive et leurs conseils avisés.

3 commentaires

  1. Je repense à ce tweet (https://twitter.com/MrSam144/status/1413136185963155466) où, lorsqu’il lui a été souligné l’asymétrie du nombre d’abonnés et donc l’asymétrie de pouvoir entre Mendax et , M. Sam dit en gros que c’est pas juste de choisir ce critère parce que ça donne automatiquement tort à Mendax. Et il dit qu’on ne pas vraiment distinguer dans quel sens s’exerce le pouvoir.

    Et du déni « Qui peut prétendre que … » avec un thought-terminating-cliché (https://en.wikipedia.org/wiki/Thought-terminating_clich%C3%A9) récupérable par n’importe quel négationniste (auquel le Bouseux a fort habilement répondu).

    Bref, mon commentaire est pas très clair mais je voulais partager.

  2. Oh punaise, merci pour cet article. Vraiment. J’en ai eu des nausées de voir cette bande de dudes sûr de leur légitimité envers et contre tous, chouiner de la sorte…

  3. Merci pour cet article, comme j’ai raté les vidéos de Sam je comprenais rien au lasergate !
    « C’est le procécé habituel des réactionnaires : se réclamer hypocritement d’un concept progressiste qu’ils jugent eux-mêmes grotesque pour mieux se jouer des progressistes. » : le genre de phrase qui permet d’expliquer en quoi la sphère sceptique (dont je me revendique) est problématique. J’ai toujours du mal à me justifier quand je prends le partie de l’auto-critique de la communauté, voilà qui aidera !

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