Contre le rasoir de Hanlon

Dans la boîte à outils du scepticisme, on trouve une quantité d’instruments tranchants, qui vont du « rasoir » à la « guillotine », permettant, croit-on, de trancher en faveur ou défaveur d’une proposition donnée. Malheureusement, nombre de sceptiques les utilisent sans avoir compris, voire lu, la notice. Pire, certains outils relèvent en soi de l’argument d’autorité particulièrement mal ficelé : ils permettent de se donner, et de donner aux autres, l’impression d’avoir raison tout en donnant de plus grandes chances d’avoir tort.

Je me suis déjà penché sur le cas de la guillotine de Hume (lire L’illusion de la neutralité), c’est désormais au tour du rasoir de Hanlon.

Commençons par un rappel dudit rasoir :

 Ne jamais attribuer à la malveillance ce que la bêtise suffit à expliquer

En apparence, cette règle de raisonnement est héritière d’illustres ancêtres : d’une part le principe de charité (qui dicte de préférer l’explication la moins déshonorante) et d’autre part le principe de parcimonie (également connu sous le nom de rasoir d’Ockham : les explications les plus parcimonieuses, c’est à dire qui nécessitent de remplir le moins de conditions, sont les plus vraisemblables, en n’oubliant pas que vraisemblable n’est pas synonyme de vrai : parfois la bonne explication n’est pas celle qui est la plus vraisemblable). Au vu de ces bonnes fées sur son berceau, on serait donc enclin à ne rien trouver à lui reprocher. Et pourtant…

(le camarade Gaël Violet ajoute cette précision pertinente : « chez les philosophes qui discutent du rasoir, il est toujours entendu que la « bêtise » est liée à une action, pas à la personne qui la fait – et éventuellement, en précisant que le sens à donner à ce terme, « bêtise », ne vas pas de soi du tout, et a donné lieu à des discussions sans fin »)

C’est un faux dilemme

Le rasoir de Hanlon pose une alternative pour expliquer quelque chose : soit la bêtise, soit la malveillance. Rien n’empêche que ce soit les deux à la fois, voire mille autres choses.

De fait, mobiliser le rasoir de Hanlon implique de chercher à expliquer la motivation d’une erreur (on ne cherchera pas à justifier par la bêtise ou la malveillance un résultat dont chacun se félicite). Notons au passage qu’avant même d’être en mesure de le faire, il faut avoir déjà établi que c’était bel et bien une erreur. Ne pas le faire relèverait de la pétition de principe, qui est un paralogisme : où l’on voit que se réclamer des outils du scepticisme n’exempte certes pas de commettre des erreurs de raisonnement… (lire fauxphismes : une introduction).

Et parmi les mille raisons qui peuvent légitimer une erreur, outre la bêtise et la malveillance, il y’a l’erreur d’appréciation (qui n’en commet pas sans pour autant être « bête » ? Il ne s’agirait pas de confondre être bête et ne pas être infaillible ou omniscient), ou sur la base de mauvaises informations, ou sur un malentendu, de bonne foi, etc.

Ça n’est pas si charitable que ça

Et ce qui est une erreur à vos yeux n’en est pas nécessairement une pour d’autres, tout simplement parce que nous pouvons avoir des intérêts divergents, voire conflictuels, et par conséquent une grille d’analyse différente. Assurez-vous d’avoir pris la mesure d’enjeux qui ne vous apparaissent pas nécessairement : notre point de vue inclut des angles morts (lire des dangers de la naïveté politique et sociale).

Et puisqu’il peut y avoir mille autre explications que la bêtise ou la malveillance, y compris de plus charitables que ces deux explications, la bêtise ne sacrifie donc en rien au principe de charité.

Même en acceptant les termes du faux dilemme, à choisir entre génie du mal et abruti maladroit, les personnes qui ont effectivement cherché à nuire intentionnellement ne percevront certainement pas cette explication comme plus charitable : outre que ça les dépossède de leur agentivité en mettant sur le compte de l’accident un résultat qu’ils cherchaient effectivement à produire, le procédé insulte leur intelligence (et en fait de charité, le rasoir de Hanlon est souvent mobilisé à ces fin).

Parfois, ce qu’on interprète comme une volonté de nuire ne relève en réalité que d’une défense légitime contre une autre forme de violence, moins perceptible par ceux qui ne la subissent pas. C’est particulièrement le cas dans les rapports de domination sociale : rappelons nous des déplorations navrées de toute la classe politico-médiatique face à cette pauvre chemise du DRH d’Air France, ou des condoléances envers les familles des vitrines tombées au champ d’honneur des manifestations. De fait, poser l’alternative de la bêtise ou de la malfaisance relève typiquement d’un point de vue dominant et dépolitisant… et le fait de conclure que « les gens pensent mal », c’est un pli qui relève de la technocratie et du néolibéralisme, qui délégitimise le principe même de la démocratie (lire l’individualisme, une misanthropie et les gens pensent mal, le mal du siècle ?)

Le principe même de mettre sur le compte de « la connerie » un comportement pourtant caractéristique de la domination sociale, c’est un procédé obstructionniste qui s’oppose à une analyse des rapports sociaux (lire « ce sont des actes isolés »).

Ne pas mobiliser de raison légitime et respectable en première intention pour expliquer un comportement, ça n’a rien de charitable : ni la bêtise, ni la malveillance ne sont des raisons légitimes et respectables.

C’est un procès d’intention

La bêtise comme la malveillance pour expliquer un comportement sont des hypothèses particulièrement délicates à démontrer, et relèvent la plupart du temps de l’hypothèse irréfutable ou du jugement de valeur : l’une comme l’autre ne relèvent donc pas de la rationalité. D’autre part, dans le cas où on n’a pas pris la précaution de démontrer préalablement que le comportement en question relève indiscutablement d’une erreur, brandir le rasoir de Hanlon pour expliquer ledit comportement relève indiscutablement du bulvérisme : on part du principe que l’autre a tort sans jamais le démontrer, et on explique l’erreur par un trait de caractère de la personne.

Non pas qu’il soit illégitime de chercher à expliquer les causes d’une erreur en soi si on l’a effectivement établie, mais on aura meilleur compte à les expliquer par des causes matérielles (intérêts de classe par exemple) que par des conjectures psychologisantes, dépolitisantes, et guère charitables.

Bref, le rasoir de Hanlon, sous des abords qui paraissent pleinement sacrifier aux critères de l’esprit critique, les foule au pied à plus d’un titre en réalité.

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