Comment répondre au sealioning

Commençons par établir quelques bases pour bien comprendre de quoi il est question.

L’inversion de la charge de la preuve

Il s’agit d’un principe qui est assez souvent mal vulgarisé en « qui dit prouve », autrement soit dit, ce serait à celui qui fait une affirmation d’en apporter la démonstration. Ainsi, lorsque quelqu’un affirme que la terre est plate, que cette affirmation est critiquée, et que celui qui la défend met ses interlocuteurs au défi de prouver que c’est faux, il a inversé la charge de la preuve : c’est à lui de démontrer que la terre est plate, et non aux autres de démontrer qu’elle ne l’est pas, tout simplement parce qu’échouer à prouver que la terre n’est pas plate est insuffisant à prouver qu’elle serait plate (le croire relèverait de l’appel à l’ignorance). Ainsi, plutôt que de s’ingénier inutilement à prouver que la terre n’est pas plate, on peut simplement répondre qu’une affirmation sans preuve peut être rejetée sans plus de preuve.

C’est en réalité plus compliqué que ça : ça n’est en fait pas à celui qui fait une affirmation de la démontrer, mais bien à celui qui fait l’affirmation la plus controversée de le faire. On peut le comprendre en inversant l’exemple ci-dessus : si quelqu’un affirme que la terre est ronde, ça n’est plus à lui d’en faire la démonstration : la question est largement entendue, et les éléments étayant cette affirmation sont nombreux et facilement accessibles pour quiconque a un désir sincère d’être convaincu. Ainsi, celui qui viendrait demander des preuves de cette affirmation est celui qui a la position la moins solide : remettre en question un fait communément accepté et amplement documenté (au même titre qu’un scientifique qui prétend bouleverser un paradigme bien établi a intérêt à présenter une foule d’éléments solides). Il n’a en réalité besoin de personne pour lui tenir la main et prendre la peine à sa place d’aller chercher les nombreuses ressources pédagogiques disponibles. Comme quoi, oui, il y a des cas où « fais tes propres recherches » est effectivement une réponse valable : bien que celle-ci ait les faveurs des complotistes (et pour cause puisqu’ils n’ont qu’une accumulation d’éléments non probants à présenter, ils ont donc tout intérêt à ne pas les soumettre à examen et à se contenter de laisser croire qu’ils sont probants), elle est parfaitement valide lorsqu’il est question d’une explication communément admise ou amplement validée scientifiquement.

Et c’est particulièrement dans ce deuxième cas de figure que prospèrent les adeptes du sealioning.

Les enjeux cachés du sealioning

Mais qu’est-ce que le sealioning exactement ? La pratique commençant à être assez notoirement connue et les ressources pédagogiques sur le sujet ne manquant pas, fais tes propres recherches 😉 Blague à part, pour le dire sommairement, il s’agit d’une forme particulière d’injonction à la pédagogie où l’interlocuteur harcèle sa victime de questions faussement ingénues (notamment des questions tendancieuses) en particulier sur des concepts aussi notoires que solides (du type « avez-vous des preuves de l’existence du patriarcat ?« ), ce qui finit par la pousser à l’énervement, moment auquel l’adepte du sealioning déplore l’agacement de sa victime et s’en prévaut comme d’un manque déplorable d’argument, qui démontrerait qu’elle a donc tort. En d’autres termes, le sealioning fait passer pour un désir sincère de comprendre la recherche d’une opportunité de vous contredire, et le fait même que son objectif soit de vous pousser à l’énervement en fait un troll politique (sérieusement, de nombreux articles se penchent en détail sur cette pratique, mais comme ça n’est pas l’objet de cet article je vous encourage à vous documenter si vous découvrez le concept et désirez en savoir plus).

Décortiquons maintenant les enjeux implicites qui se trament derrière cette dramaturgie :

La fin inéluctable de l’entretien (où l’otarineur — sealion veut dire otarie en anglais, allez lire les articles sur le sujet pour trouver le rapport — triomphe en assénant que son interlocuteur a tort puisqu’il est incapable de répondre posément à de simples questions « courtoises ») dévoile justement que son ingénuité était feinte depuis le début et qu’il poursuivait en réalité l’objectif de pousser sa victime à la faute pour donner l’impression d’avoir le dessus.

L’otarineur recourt à un procédé très astucieux qui consiste à transformer une affirmation en question, ainsi, il ne s’est jamais mis en situation de devoir défendre son point de vue, puisqu’il fait mine de n’en avoir aucun (selon la version naïve de l’inversion de la charge de la preuve développée au début de cet article), et c’est la personne qui tient la position la plus solide qui est mise sur la défensive et qui est sommée de se justifier, ce qui donne l’optique que sa position n’est pas aussi solide qu’on aurait pu le penser : le simple fait que quelqu’un la remette en question suffit à amoindrir sa valeur symbolique, puisqu’on constate qu’elle n’est pas aussi communément admise qu’on aurait pu le croire.

L’éléphant dans le salon, qui se cache derrière les injonctions à la pédagogie, c’est qu’en étant sommés de convaincre l’interlocuteur, celui-ci performe par là même sa domination sociale : il rend factuellement son opinion importante en se posant en juge arbitre impartial (ce qu’il n’est pas), et il est impératif de ne pas le laisser faire impunément. Ce serait effectivement lui concéder que son opinion est importante et que vous êtes soumis à son approbation.

Il profite également d’un principe louable des pédagogues, qui consiste à ne jamais dissuader quiconque de poser quelque question que ce soit, par honte de son ignorance, le fameux « il n’y a pas de questions stupides ». On se fait un devoir de ne pas humilier quelqu’un pour son ignorance, et à plus forte raison lorsque celui-ci en a conscience, et a le courage de l’admettre publiquement pour pouvoir y remédier en posant une question. Mais on aurait tort de confondre les deux cas de figure, d’autant qu’effectivement, toutes les questions ne se valent pas, et disons le franchement : toutes les questions ne méritent pas d’être posées.

La pétition de principe

Il me faut ici m’arrêter sur la notion de pétition de principe : celle-ci consiste à inclure dans ses prémisses la conclusion qu’on doit démontrer. Une forme commune de pétition de principe est de présenter un cas hypothétique ou une prédiction qui aboutit à la position qu’on tient déjà pour acquise, considérant que ledit cas la démontre : il ne fait en réalité que démontrer qu’on est convaincu de ce qu’on avance, et non que cette conviction est fondée. Par exemple : « dans 10 ans la société s’effondrera à cause des féministes, c’est bien la preuve qu’elles ont tort ». Il faudrait déjà que la prédiction s’accomplisse pour que l’affirmation ne soit pas complètement bancale (sachant que même l’accomplissement de la prédiction resterait insuffisant à démontrer que ce serait bien de la faute des féministes, ou qu’elles ont tort). Le raisonnement circulaire est une forme particulière de pétition de principe.

Cependant, toute pétition de principe n’est pas nécessairement fallacieuse, elles sont même, dans certains cas, indispensables. Par exemple, tout raisonnement repose à l’origine sur une ou des bases axiomatiques indémontrables : on ne pourrait tout simplement pas raisonner sans pétition de principe. De même, toute question repose sur la pétition de principe que la question est légitime : on ne pourrait poser aucune question sans cette pétition de principe.

Ce qui ne veut pas dire que toute question est nécessairement légitime pour autant, et il ne faudrait pas imaginer que sous prétexte que quelqu’un pose une question, celle-ci mérite nécessairement une réponse, c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles l’éthique limite les latitudes de l’investigation scientifique (lire des dangers de la naïveté politique et sociale). Les questions tendancieuses et les inversions de la charge de la preuve qui transforment une affirmation en question pour pousser celui qui tient la position la plus solide à la démontrer sont également d’autres exemples de questions illégitimes.

Et c’est bien là dessus que l’otarineur joue : le fait même de poser la question fait passer la notion implicite que celle-ci mérite d’être posée.

Dévoilons le « truc »de l’otarineur

En linguistique, un énoncé performatif est une phrase qui accomplit par sa seule énonciation l’acte qu’elle dénomme (par exemple : « je vous déclare unis par les liens du mariage »). Et si on récapitule l’analyse du sealioning, on remarque que celui-ci relève d’un discours plus ou moins performatif :

  • l’otarineur performe sa domination en faisant de sa conviction un enjeu de la discussion par des injonctions à la pédagogie
  • il performe la légitimité de ses questions par le simple fait de les poser
  • il performe l’impartialité et le « doute raisonnable » en ne faisant aucune affirmation, alors qu’il a l’objectif de mettre votre position en difficulté (raison pour laquelle les zététiciens versent facilement dans le sealioning, lire dérives de l’entretien épistémique)
  • il performe l’illégitimité de positions pourtant solides par le simple fait d’en exiger une démonstration et en vous acculant à la défensive
  • il performe l’absence de fondement de votre position en provoquant votre agacement final

Alors que vous vous efforciez patiemment à remédier à ses ignorances, vous n’étiez qu’un pion pour une comédie destinée à l’assistance : l’otarineur ne s’adresse en réalité jamais à vous, et sa conviction (qui est déjà faite) n’a jamais été en jeu. Il se sert de vous pour donner l’impression de mettre vos positions en difficulté publiquement, et le simple fait de vous prêter au jeu est suffisant à remplir au moins partiellement ses objectifs, en dilapidant inutilement votre temps et votre énergie au passage, vous rapprochant potentiellement du burn-out militant (être attentif à sa santé mentale, c’est important y compris pour la cause). La seule façon de ne pas perdre à ce jeu, c’est de ne pas jouer. Nous allons voir comment éviter de tomber dans ce piège une fois qu’il est tendu, mais pour pouvoir le faire il faut déjà savoir identifier les otarineurs.

Coton d’otarie ou ouate de phoque ?

Il ne s’agit bien sûr pas de renoncer à faire de la pédagogie : nombre de personnes peuvent être convaincues, ou cherchent sincèrement à comprendre, et si on veut faire bouger les choses, il est préférable de convaincre celles qui peuvent l’être. Il s’agit donc d’apprendre à distinguer la curiosité sincère de la mauvaise foi aussi tôt que possible, et il y a quelques moyens de le faire.

Tous ceux qui ont recours à l’injonction à la pédagogie ne sont pas nécessairement des otarineurs, mais tous les otarineurs ont recours à l’injonction à la pédagogie. Et toute injonction à la pédagogie relève en soi de la performance de la domination : il n’y a donc, à ce titre, aucune raison de céder à la moindre d’entre elles.

N’oubliez pas que celui qui vous demande des explications vous demande un service, celui de remédier à ses ignorances, dont il a pourtant la responsabilité contrairement à vous, et que ce service n’est pas un dû. Si la requête est exprimée sous la forme d’un ordre ou d’un défi, dérobez-y vous. Vous n’êtes pas un·e enseignant·e gratuit·e, et nul ne peut légitimement revendiquer des prétentions sur votre temps et votre énergie, encore moins à l’heure où chacun peut s’instruire en toute autonomie avec quelques clics. Vous n’êtes pas là pour donner des cours particuliers à Jean-Michel Mascu, vous avez une vie à vous, et un monde à changer.

Soyez attentif·ve aux gages de bonne foi : donne-t’il l’impression d’avoir conscience de vous demander un service ? Fait-il preuve d’humilité ? A-t’il déjà cherché à se documenter ?(Vous pouvez, le cas échéant, le diriger vers l’indispensable base de données féministe, par exemple). Est-ce un point précis qu’il a du mal à comprendre ou est-ce l’ensemble d’une position dont il doute du bien fondé ? Est-ce qu’il se prévaut seulement de son opinion (auquel cas là encore il performe sa domination) ou souligne-t’il un problème qu’il voit dans un argument ? Rejette-t’il les sources que vous prenez la peine de lui fournir sous prétexte de « biais » ? Donne-t’il seulement l’impression de prendre la peine (et le temps) de les lire avant de relancer ses questions ?

S’il fait de son opinion un enjeu, si le propos est de vous demander de le convaincre, abstenez-vous en lui signalant que vous n’ambitionnez pas de convaincre tous les randoms d’internet et que vous tolérez parfaitement les divergences d’opinion, en bon·ne démocrate que vous êtes. On ne donne pas à boire à un âne qui n’a pas soif. À l’inverse, s’il se contente de vous répondre qu’il n’est pas convaincu, mettez ça humblement sur le compte vos piètres qualités de pédagogue tout en répondant que c’est regrettable pour lui (au besoin signalez lui que l’argument d’incrédulité est un paralogisme).

Si vous êtes désarmé·e par l’énormité d’une question dont la réponse vous semble notoirement établie, méfiez-vous particulièrement du sentiment de stupéfaction mêlée de pitié que l’ignorance inouïe de votre interlocuteur vous inspire. Certes, nul ne naît avec la science infuse, mais nul n’entend parler du patriarcat ou du racisme pour la première fois de sa vie à 20 ans, n’imaginez pas que c’est là la première occasion qu’il a de poser la question, et réalisez que le fait même qu’il en soit à la poser est en soi éminemment révélateur.

Si vous avez commencé à répondre à des questions (la mauvaise foi n’étant pas toujours discernable au premier abord), faites attention à la manière dont il accueille vos réponses : lui donnent-elles satisfaction ou ne lui inspirent-elles que de nouvelles questions qui à leur tour mettent en doute vos réponses ? Si c’est le cas, vous êtes face à un otarineur.

Comment, enfin, répondre au sealioning

Il y a plusieurs façon de désamorcer le piège d’un otarineur, selon le moment où vous le percevrez. En premier lieu, bien sûr, l’idéal est de ne pas tomber dans le piège de répondre à sa première question si vous avez pu en percevoir la mauvaise foi. Vous pouvez soit tout simplement refuser d’y répondre en vous satisfaisant ostensiblement de ne pas chercher à le convaincre, soit remettre la charge de la preuve du bon côté en lui demandant ce qui lui permet de mettre en doute des concepts bien étayés : à lui de se retrouver sur la défensive, et à vous de retourner ses armes contre lui. N’hésitez pas à recourir au capital symbolique des sciences sociales, qui seront vraisemblablement disqualifiées pour cause de « biais idéologique », auquel cas répondez lui « déni de science », « obscurantisme » et « biais de confirmation », avant de clore la discussion.

Soyez bien conscient·e qu’il n’est pas dans une démarche loyale et qu’il se précipitera sur la moindre opportunité de vous mettre en défaut. Évitez au maximum d’y prêter le dos, ou si vous vous en sentez les moyens, tendez lui une fausse perche pour mieux le démasquer. Le pas de danse avec l’otarineur est une guerre des nerfs, c’est le premier qui perdra les siens qui aura perdu : si vous devez jouer, jouez selon ses règles pour vous battre à armes égales.

Soyez particulièrement attentif·ve aux moments où votre interlocuteur fera des déclarations factuelles ou énoncera un jugement opposés aux vôtres (parfois sous couvert de dénoncer une contradiction dans vos propos) : dès l’instant où il le fait, il ne sera plus dans le mode « je ne fais que poser des questions courtoises » pour rentrer dans le débat. C’est une opportunité en or pour lui damer le pion, en soulignant qu’il est particulièrement présomptueux de prétendre débattre d’un sujet dont il était à l’instant à peine encore ignorant de son propre aveu, et sur lequel il n’est pas même en mesure de formuler une opinion éclairée. Ne galvaudez pas votre statut d’expert en créditant un ignare de la légitimité de débattre avec vous de votre domaine d’expertise et renvoyez le étudier de son côté.

Vous pouvez souligner que vous êtes disposé·e à transmettre vos connaissances mais non à débattre de leur légitimité : on est pleinement légitime à ne pas consentir au débat. C’est en général à ce moment là que vous aurez droit à des injonctions au débat et des accusations plus ou moins larvées de tyrannie antidémocratique, auxquelles vous pourrez répondre que c’est le débat obligatoire qui est tyrannique : vous ne l’empêchez nullement de débattre s’il trouve des volontaires pour s’y plier, mais il n’a aucun droit de vous déclarer volontaire malgré vous (lire également « vous refusez le débat »).

À chaque fois que vous percevrez la performance de sa domination, n’hésitez pas à la désamorcer ostensiblement (en refusant de vous plier à chacune de ses injonctions, en rappelant que ses opinions ne sont pas des arguments et n’engagent que lui, que vous vous moquez de le convaincre, que vous ne lui devez rien, que ses caprices sont déplacés), ne pas vous plier à ses exigences aura de nombreuses vertus : notamment celle de signaler à l’assistance que le roi est nu, et dans bien des cas de provoquer chez lui de la colère pour votre manque de docilité qui le remet à sa place.

Auquel cas vous pourrez lui répondre posément : « pourquoi perdez-vous votre sang froid ? Je n’ai fait que me plier de bonne grâce à vos questions ».

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s