Un brocialiste, une fémonationaliste et une TERF entrent dans un bar…

Les brocialistes, les fémonationalistes et les TERFs ont beaucoup en commun, à commencer par de grandes incohérences.

Commençons par quelques définitions :

  • Brocialiste (mot valise fondé sur « bro », le diminutif de « brother », frère, souvent utilisé de façon ironique pour dénoncer la masculinité toxique, et socialiste) : oppose la lutte des classes au féminisme, à l’antiracisme et à la lutte pour les droits des personnes LGBT, autrement soit dit : qui fait passer son sexisme, son racisme, sa LGBTphobie pour de l’anticapitalisme.
  • Fémonationaliste : oppose l’antiracisme et le féminisme, exploite le féminisme pour ne dénoncer que les minorités raciales, qui seraient censément responsables de la plupart des actes sexistes, autrement soit dit : qui fait passer son racisme pour du féminisme.
  • TERF (Trans Exclusionary Radical Feminist, féministe radicale excluant les personnes trans) : féministe opposant la lutte contre le patriarcat et les droits des personnes trans, autrement soit dit : qui fait passer sa transphobie pour du féminisme.

Comme on le voit, ces trois typologies ont en commun de mettre en concurrence et d’opposer des oppressions sociales, arguant que se préoccuper de l’une se fait nécessairement aux frais de l’autre. Le principe est d’autant plus absurde que tous les systèmes d’oppressions s’entretiennent mutuellement, comme le souligne l’intersectionnalisme (lire « je ne peux pas être privilégié puisque je suis opprimé »). Mettre en opposition les oppressions sociales relève donc non seulement d’une défense du statu quo qui ne s’assume pas, mais pire encore du dévoiement et de l’exploitation de luttes légitimes pour mieux s’opposer à d’autres, pourtant non moins légitimes, au lieu de contribuer à leur renforcement mutuel par leur convergence. Ça n’est pas le seul point commun de ces approches : comme on va le voir, elles sont également situées idéologiquement à l’extrême-droite, versent dans le confusionnisme et le complotisme, et elles partagent les mêmes stratégies rhétoriques.

Les brocialistes

En fait de luttes des classes, la plupart des brocialistes n’en ont qu’une idée très lacunaire, pour ne pas dire très orientée. De fait, rares sont ceux qui sont seulement capables d’expliquer ce qu’est une classe sociale, sans parler de les inscrire dans un rapport au capital (ce dont les libéraux sont tout autant incapables). Bien loin d’y voir un rapport de force entre intérêts conflictuels des prolétaires contre la bourgeoisie, il n’y a souvent pas besoin de gratter beaucoup pour voir affleurer leur rhétorique antisémite : en fait de lutte des classes, il s’agit surtout de lutte contre la « finance mondialiste », qui est un dogwhistle antisémite (nulle notion de classe sociale là dedans) : le complot juif qui pousse les hommes blancs à se « soumettre » aux femmes et aux hommes racisés pour mieux affaiblir, voire dégénérer, « la culture occidentale » (comprendre la race blanche, comme le montre Natalie Wynn dans la vidéo ci-dessous).

L’occident = la race blanche, une brillante démonstration de Contrapoints (VOSTF disponible)

Ça n’est d’ailleurs pas un hasard si Julien Rochedy, masculiniste d’extrême droite notoire, promeut beaucoup ces éléments de langage sur la « lutte des classes », qui n’a en réalité aucun rapport avec l’idéologie marxiste, et pour cause, en l’opposant au féminisme et à l’antiracisme. Cette stratégie relève du pur confusionnisme, là encore utilisée avec gourmandise par l’extrême droite, puisqu’elle prétend revêtir les oripeaux du progressisme pour mieux s’y opposer. Le propos n’est évidemment pas de remettre en question le capitalisme, ni la domination bourgeoise, mais de s’opposer au féminisme tout en instillant du racisme sous l’apparence d’une approche progressiste (ce qui dilue également la pertinence des concepts progressistes en modifiant leur sens à grand renfort de novlangue). Tout bénéfice pour l’extrême droite qui n’a bien sûr aucune intention de s’opposer à la domination bourgeoise, d’autant moins que la bourgeoisie est son alliée historique (en fait de lutte des classes, l’extrême droite a toujours été du côté des patrons et contre les travailleurs dans les faits). Soulignons que le NSDAP d’Hitler et les fasci de Mussolini ont commencé leurs carrières sous des auspices comparables, puisque les deux se réclamaient du « socialisme » pour mieux s’y opposer. Le premier interdit les syndicats non-nazis dès le 2 mai 1933. Le second en a fait autant avec les syndicats non-fascistes en y ajoutant l’interdiction du droit de grève en 1926…

Histoire d’asséner un argument d’autorité, voilà ce que Marx et Engels (qui en connaissaient un rayon sur la lutte des classes) ont eu à dire de la domination masculine :

Dans la famille, l’homme est le bourgeois; la femme joue le rôle du Prolétariat.

L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat

Les fémonationalistes

Les femmes blanches ont un rôle très particulier à jouer dans la domination blanche, et certaines font montre d’une conscience très fine de ce rôle. Dans le processus de racisation, on constate une hypersexualisation des personnes racisées, hypersexualisation qui elle même est genrée. Ainsi, dans la domination blanche l’homme noir est brandi comme celui qui enlève et viole les femmes blanches. Il faut bien prendre conscience ici du sexisme qui participe de cette mentalité : les femmes blanches sont considérées comme des objets, des biens meubles, dont les hommes blancs seraient les légitimes propriétaires, et dont les hommes noirs chercheraient à les déposséder.

Les femmes blanches sont donc ici un enjeu pour les hommes blancs dans le rapport social raciste, et certaines savent en tirer parti pour à leur tour asseoir une domination sur les hommes racisés, tout en se pliant de plus ou moins bonne grâce au rôle d’objet sexuel auprès des hommes blancs. Se posant en « demoiselles en détresse » victimes des hommes racisés pour que des hommes blancs volent à leur secours, elles savent qu’en cas de conflit avec un homme noir, elles auront facilement le dessus en appelant des hommes blancs à la rescousse, ou même en brandissant simplement la menace. Pire, dans le contexte américain, on a vu fleurir plusieurs vidéos de femmes blanches qui simulaient une agression en appelant la police, en sachant pertinemment que l’homme noir avec lequel elles ont un conflit peut y laisser sa peau.

quand un homme noir demande à une femme blanche de tenir son chien en laisse

En France, on voit les mêmes causes produire les mêmes effets : on exploite de la même manière la vision hypersexualisée des hommes racisés pour les rendre responsables des violences sexistes et sexuelles que subissent les femmes blanches, dédouanant au passage les hommes blancs de leur propre rôle dans ces violences, autrement plus conséquent. Le féminisme est donc ici dévoyé à double titre : d’une part pour mieux oppresser les hommes racisés, et d’autre part pour servir de blanc seing aux hommes blancs. Il s’agit donc d’une défense du statu quo raciste ET sexiste.

Et c’est au prétexte du féminisme que Marlène Schiappa a proposé de réinstaurer la double peine pour les hommes bi-nationaux, les hommes blancs de leur côté ne sont, au mieux, condamnés pour viol que dans 2% des cas… c’est également au même prétexte qu’elle a brandi le spectre raciste de la polygamie (tout en exonérant le polyamour des blancs).

Là aussi, on aime à dénoncer le sexisme censément plus prononcé dans les populations racisées pour mieux exonérer les hommes blancs. Une « charte des principes de l’islam de France » qui vise à fonder un « conseil national des imams » fait ainsi la leçon aux musulmans sur l’égalité homme-femme, comme si l’islam avait particulièrement à rougir de la comparaison avec le christianisme ou le judaïsme en la matière. À toutes fins utiles et histoire de mettre à mal une vision quelque peu essentialiste et monolithique de l’islam, rappelons qu’il y a un féminisme musulman, et que le plus grand pays musulman du monde a déjà élu une femme à sa tête : c’est dire si l’islam n’est pas incompatible avec les droits des femmes, contrairement à ce que d’aucuns se plaisent à marteler, et si la France a peu de leçons à donner sur la question. Difficile de ne pas voir dans ces postures un néocolonialisme plus ou moins larvé qui persiste à considérer les personnes issues des ex-colonies comme des « sauvages », sans parler de la vision naïvement linéaire de l’égalité des femmes, qui est pourtant très liée au contexte social.

On n’oubliera pas, évidemment, le paternalisme néocolonial envers les femmes voilées, qu’il faudrait libérer malgré elles de leur « aliénation », puisqu’elles ne peuvent pas raisonnablement avoir choisi librement de porter le voile et qu’elles ne peuvent donc le faire que sous la contrainte d’hommes arabes. Le féminisme a décidément bon dos quand il sert de prétexte à oppresser des femmes.

On voit bien ici en quoi le sexisme et le racisme se renforcent mutuellement, comme tous les systèmes de domination. Il suit qu’on n’est bien antiraciste qu’en étant allié du féminisme, et qu’on est bien féministe qu’en étant alliée de l’antiracisme (et ce d’autant plus que la neutralité profite toujours à l’oppresseur).

Les TERFs

En dépit de ce qu’en dit l’acronyme, le tropisme biologisant des TERFs les rend en réalité bien plus proches des féministes différentialistes que des féministes radicales. Elles partagent d’ailleurs cette vision essentialiste avec les masculinistes, et leurs arguments (voire leur façon de parler) sont souvent interchangeables (lire le chapitre « les TERFs sont des mascus comme les autres » de l’article aux sombres héros de l’amer)

Le raisonnement TERF est profondément complotiste, puisqu’il considère que les femmes transgenres sont en réalité des hommes qui prétendent être des femmes pour envahir les espaces qui leur sont réservés afin de mieux pouvoir les y agresser. Le raisonnement, absurde au possible, part du principe transphobe que la transition de genre relève d’une lubie dont chacun peut se piquer sans payer aucun tribut social, et que les personnes trans cherchent à tromper leur monde sur leur réelle identité. D’autant que les hommes cisgenres n’ont jamais eu besoin d’accéder aux espaces réservés aux femmes pour les agresser, sans parler d’en passer préalablement par une transition de genre (à noter que le pervers qui se travestit pour agresser les femmes est un cliché hollywoodien).

Elles prétendent être « critiques du genre » mais ne semblent s’émouvoir de la mobilisation de stéréotypes féminins dans la performance de genre que chez les femmes trans, les femmes cisgenres qui jouent la carte de l’hyperféminité (qui ne manquent pourtant pas) ne subissent jamais les mêmes foudres. Ce double standard suffit à dévoiler qu’il s’agit là d’un pieux prétexte purement transphobe.

Elles déploient invariablement une rhétorique transphobe violente et dès lors qu’elles reçoivent une violence opposée (et bien légitime), y voient immédiatement une confirmation de leur hypothèse : cette réaction est, à leurs yeux, la démonstration que leurs adversaires sont indéniablement des hommes sexistes qui n’ont d’autre intention que d’éradiquer les femmes. Les TERFs ne brandissent jamais tant l’oppression sexiste qu’en qualité d’immunité pour balancer des ordures transphobes. J’ajoute que l’équivalence est d’autant plus hasardeuse que si les TERFs sont critiquées pour les torts qu’elles infligent à autrui, les personnes trans elles le sont pour ce qu’elles sont.

Là encore le féminisme est brandi pour servir de prétexte à oppresser des femmes, et au delà pour défendre le statu quo de la domination masculine et cisgenre en promouvant une vision essentialiste et biologisante des rapports sociaux, à l’unisson des masculinistes (les TERFs s’entendent d’ailleurs bien mieux avec ces derniers qu’avec les hommes alliés tant du féminisme que des personnes trans). On notera également que les TERFs sont également volontiers fémonationalistes et SWERFs (Sex-Worker Exclusionary Radical Feminist, féministe radicale excluant les travailleur·euse·s du sexe), le tout les situant résolument à l’extrême droite, dont on connaît l’attachement à l’émancipation des femmes… Nulle surprise, donc, de voir des TERFs s’allier avec des organisations d’extrême droite.

Une seule rhétorique pour les gouverner tous

Mais s’il est bien une chose qui réunit ces trois types à l’unisson, c’est leur façon d’argumenter. Le procédé est invariable (dans le patron qui suit, A est l’oppression qu’ils cherchent à disqualifier, et B est l’oppression dont ils se revendiquent)

– des militants parlent de A
– ils font du whataboutisme (parfois dans sa version « il y a plus grave« ) en mettant A en concurrence avec B
– les militants démontrent les privilèges de B en soulignant que les personnes cumulant B et A sont moins bien loties que les personnes qui ne subissent que B
– ils répondent qu’il ne faut pas tomber dans le « concours du malheur » (alors même que ce sont eux qui ont mis les deux en concurrence en première instance) et que leur militantisme « divise » (contrairement aux oppressions contre lesquelles ils luttent, il faut croire) et que c’est « contre productif » (lire « vous desservez votre cause »).

Il faut avoir observé cette discussion se dérouler à l’identique pour être frappé par ces convergences, qu’elle concerne les TERFs à propos des personnes trans contre le féminisme, les brocialistes à propos du féminisme et de l’antiracisme contre les oppressions de classe, ou des fémonationalistes à propos de l’antiracisme contre le féminisme. On se prend à rêver de les voir discuter entre eux pour voir si leurs incohérences les frapperaient, mais il semble plus vraisemblable qu’ils tomberaient d’accord au vu de ce qu’ils défendent réellement. Ce que cela révèle surtout, c’est que chacun recourt à des arguments obstructionnistes : il ne s’agit pas tant de défendre leur cause, qui n’est en réalité qu’un pieux prétexte pour faire barrage à une autre à laquelle ils s’opposent.

Ces typologies de défenseurs du statu quo me semblent une démonstration éloquente de la validité de l’intersectionnalité : les systèmes de dominations s’articulent entre eux et se renforcent mutuellement. On ne peut lutter contre l’un d’eux sans lutter contre les autres, et ça n’est qu’en étant solidaire des luttes contre les oppressions qu’on ne subit pas qu’on luttera mieux contre celles qu’on subit. La convergence des luttes implique de poser en préalable qu’elles sont toutes légitimes, qu’aucune n’a la priorité sur les autres, et qu’on est solidaire entre groupes humains opprimés, sans chercher à tirer la couverture à soi ni à déposséder les autres de leurs luttes : le renversement du rapport de force ne s’obtiendra pas autrement. Soyons toutes et tous, ensemble, pro-féministes, contre le racisme, contre le classisme, contre le validisme, contre les LGBTphobies, aux côtés et en soutien inconditionnel des luttes qui ne sont pas les nôtres. Ne pas l’être, c’est ne pas être cohérent, et c’est participer à la défense du statu quo.

merci à Gaël Violet pour le partage de ses connaissances historiques

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