L’individualisme, une misanthropie

Comme on l’a déjà vu, les systèmes de domination s’entretiennent par un raisonnement circulaire (lire la méritocratie, une croyance tenace), qui lui-même entraîne une défense du statu quo par les dominants sociaux (lire mythologie de l’effort). Cette analyse ne serait pas complète sans souligner la grille de lecture individualiste qui va de pair pour que ces raisonnements semblent cohérents à ceux qui les tiennent, d’autant que celle-ci entraîne d’autres conséquences néfastes.

Cet individualisme est assez manifeste dans le mythe de la méritocratie : pour que celui-ci soit crédible, il doit reposer sur la pétition de principe que chaque individu s’est accompli en totale autarcie, sans l’aide d’un environnement socio-économique favorable, puisque tenir compte de la disparité des circonstances particulières de chacun dément la notion même de mérite. Pour autant, nul entrepreneur intrépide n’aurait pu accumuler sa fortune sans bénéficier au moins d’éléments logistiques favorables : main d’œuvre qualifiée grâce à un système éducatif performant, infrastructures permettant le transport, tant des salariés que des marchandises, accès à une énergie fiable et bon marché, système de santé efficace, protection de la propriété privée (qu’elle soit matérielle ou immatérielle) par la garantie de l’état, toutes choses qui sont financées par les taxes et impôts, et qui varient au moins d’un pays à l’autre. Le mérite d’être né quelque part semble très relatif.

sans trembler des genoux

Ce truisme n’en est pourtant pas un pour tout le monde : il existe des privilégiés qui considèrent que l’impôt n’est rien de moins qu’un vol, c’est dire s’ils vivent dans la profonde hallucination de ne rien devoir qu’à eux-mêmes, à croire qu’ils se sont extraits tout seuls de l’utérus maternel et qu’ils ont été livrés à eux mêmes à dater de ce jour. Cette hallucination est toute entière comprise dans la locution « self-made man », qui se profère d’autant plus volontiers qu’on ne s’arrête pas une seconde pour en examiner la validité : celle-ci n’y résisterait pas plus longtemps.

Ayn Rand, papesse des libertariens, en a poussé la logique jusqu’à sa conclusion absurde dans son ouvrage La Grève (Atlas Shrugged en version originale, livre de chevet de tous les Républicains américains), où les grands de ce monde finissent par en avoir assez de ne pas être appréciés à leur juste valeur et décident, à l’image du Petit Nicolas, de « partir loin loin loin et vous serez tous bien tristes ». Lulz ensued. Cruelle ironie, Ayn Rand a fini sa vie en bénéficiant des aides sociales financées par les impôts qu’elle a tant décriés.

Le corollaire de cette vision individualiste c’est que toute tentative d’explication exogène du statut social est conspuée comme relevant de la « culture de l’excuse » : en dénonçant les inégalités, on se signale comme appartenant à la team des losers, de ceux qui préfèrent se trouver des circonstances atténuantes plutôt que de se bouger le cul, ce qui est infamant et disqualifiant en soi. Professer son adhésion à la croyance du mérite, c’est performer et signaler son propre mérite, et inversement.

La pensée fasciste pousse la logique jusqu’à sa conclusion absurde, puisqu’elle fait l’apologie viriliste de la force, et méprise les victimes (terme qui en devient, dans leur bouche, une insulte méprisante). Dénoncer les personnes vulnérables, c’est également un moyen de se convaincre, et de convaincre les autres, qu’on n’en fait pas partie, à l’image de ce qui se trame dans le harcèlement scolaire. On en vient à ériger la loi de la jungle en vertu sociale, et la pensée sociopathe comme une éthique enviable.

Le monde des bisounours

Cette logique individualiste ne conçoit les rapports humains qu’en termes de compétition : nulle place pour la coopération, la solidarité et l’entraide dans cette conception du monde, « l’homme est un loup pour l’homme », et toute cette sorte de choses. Pour eux, faire preuve d’empathie, c’est faire preuve de faiblesse, et s’exposer à des abus potentiels. Une autre locution contient entièrement cette croyance : « trop bon, trop con ». Être bon envers ses contemporains, c’est juste prêter le flanc à l’arnaque des profiteurs. Et de se moquer des progressistes qui ne sont bons qu’à se faire avoir, en invoquant le fameux « monde des bisounours », dont l’avènement risque d’autant moins de se produire avec de tels défenseurs de l’égoïsme.

Ce que ce reproche de naïveté n’assume pas, c’est que pour eux, il faut que le monde soit cruel, parce qu’ils sont convaincus qu’une telle cruauté est vouée à leur profiter, et que toute mesure mitigatoire à la cruauté du monde les désavantage au profit de moins méritants (lire aux sombres héros de l’amer). Là encore on mesure le désastre du raisonnement circulaire.

On notera le profond paradoxe qui consiste d’un côté à moquer la naïveté des « faibles » et de l’autre à les considérer comme une menace pour l’ordre social établi (paradoxe au cœur de la réaction politique).

Marsault immolé par les Bisounours

Ce cynisme porté en bandoulière relève, là encore, du raisonnement circulaire et de la prophétie auto-réalisatrice : en revendiquant son égoïsme, on valide et légitime la notion que « les gens » sont égoïstes, et on incite d’autant plus les autres à l’être à leur tour qu’ils ne peuvent s’attendre à aucune aide, tout en s’exonérant de se comporter en connard. Dans la théorie des jeux, le « chacun pour soi » antisocial est pourtant la seule garantie que tout le monde perd, et on l’a d’autant plus mesuré durant la pandémie du COVID-19 : si certains sont exposés, alors tout le monde l’est. Il en est de même pour tout le reste.

Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien ; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne.

John Donne (1572-1631) – Devotions upon Emergent Occasions (1624)

Cette logique du « tous contre chacun » pousse à la mesquinerie et à l’envie, on se réjouit des échecs des autres et on déplore leur bien-être, puisque la logique compétitive ne conçoit les premiers qu’à notre bénéfice et le second qu’à notre détriment. Cette vision fait du bonheur un jeu à somme nulle, où l’on n’obtient le sien qu’en privant les autres du leur et réciproquement. Là encore le collectif est totalement occulté : c’est au contraire quand les autres sont plus heureux que je maximise mes chances d’être heureux moi-même, parce que nos bonheurs respectifs sont interdépendants : nul humain n’est une île. Le projet politique individualiste est donc profondément antisocial.

La domination sociale entretient savamment ce raisonnement en mettant en scène et en spectacle la connerie des autres, en se réjouissant publiquement des échecs (la « schadenfreude »), en dénonçant l’empathie et les « bons sentiments », en cultivant le mauvais esprit, la mesquinerie et le cynisme, comme le summum de la branchitude.

Les néolibéraux et les fascistes promeuvent le « darwinisme social » (en réalité le spencérisme), mais ils occultent totalement que l’empathie est un trait sélectionné (chez l’humain comme chez nombre d’autres espèces animales) parce qu’elle pousse à des comportements pro-sociaux qui contribuent à la perpétuation de l’espèce… y compris lorsqu’elle bénéficie à une espèce différente, d’ailleurs. La coopération n’est pas moins un facteur de l’évolution que la compétition, mais curieusement ils semblent totalement occulter la première.

L’atomisation des rapports sociaux

Mais ce point de vue misanthrope ne s’arrête pas là : l’analyse individualiste atomise également tout effet des rapports sociaux. Ainsi, il réduit les oppressions sociales à de la simple « connerie » des individus racistes, sexistes ou LGBTphobes, occultant que les oppressions sociales sont en réalité le produit d’un rapport de domination (lire « Ce sont des actes isolés »). Nul ne s’interroge sur l’origine de ces idées pourtant partagées et qui ne viennent pas de nulle part. C’est pourtant en observant que nous sommes traités inéquitablement en fonction des groupes sociaux auxquels nous appartenons que nous en inférons la disparité de leurs valeurs sociales respectives, valeur qu’on vient à justifier par le raisonnement circulaire du mérite. Si les blancs sont mieux traités que les personnes racisées parce qu’ils sont plus méritants, il suit logiquement que les personnes racisées seraient moins méritantes que les blancs…

Pour le point de vue individualiste, ces idées sont endogènes à ceux qui les tiennent, parce que ces gens sont foncièrement mauvais, inaptes à penser correctement, fermez le ban. Ce point de vue est d’autant plus commode qu’il sert, en lui-même, à défendre le statu quo de la domination sociale, et entretient donc les oppressions qu’il prétend déplorer, en s’exonérant de toute remise en question.

On notera que non seulement l’explication de la connerie n’explique rien, mais qu’elle est en soi dépolitisante : elle revient peu ou prou à affirmer que « c’est comme ça » et qu’on n’y peut rien : il y aura toujours des cons, et on ne peut pas les rendre intelligents, il va bien falloir s’en accommoder d’une manière ou d’une autre (et ceux qui disent ça s’en accommodent d’autant plus volontiers qu’ils ne subissent ni racisme, ni sexisme, ni LGBTphobies, et pire encore, que ces oppressions leur profitent, qu’ils le veuillent ou non). Cette vision réduit des rapports sociaux à des caractéristiques individuelles prétendument innées, rendant les motivations aussi absurdes et inexplicables qu’une mauvaise caricature de méchant de Disney ou de James Bond des années 50 : le méchant est méchant parce qu’il est foncièrement mauvais, un point c’est tout.

On peut faire la même observation sur les biais cognitifs (lire la série Les gens pensent mal : le mal du siècle ?), mais c’est également la même explication monocausale de « la connerie » qui suffit à trouver une justification au conspirationnisme, sans s’interroger sur ce qui le légitime structurellement. Car les conspirationnistes ont une justification éclatante dans l’incurie patentée des institutions : cette dernière donne toutes les raisons de ne pas leur vouer une confiance aussi aveugle que naïve. Conflits d’intérêt, népotisme, copinage, secret défense, dévoiement paternaliste de « l’intérêt supérieur de la nation », les sempiternelles leçons faites au peuple qui ne vote jamais comme on l’attend de lui, les désaccords politiques systématiquement réduits à des incompréhensions qui exigent « plus de pédagogie », la défiance des autorités, des administrations, des politistes, des médecins et des médias envers la population (qui est décidément trop « conne ») ne fait qu’entrainer une défiance réciproque. Ce mépris permanent, violent, insupportable, qui désigne toujours les mêmes, qui encense toujours les mêmes, ce mépris de ceux qui ne sont jamais responsables de quoi que ce soit quand ça ne va pas, mais sont responsables de tout quand ça va bien, ne peut qu’entraîner un sursaut de dignité de ceux qui en font les frais. 

Il y a un aspect savoureusement méta à voir ceux là expliquer le conspirationnisme par l’attrait de la simplicité face à un monde trop complexe, et ce alors même que cette seule explication n’est pas moins simpliste… Ça n’est clairement pas en ajoutant du mépris au mépris qu’on redirigera ces colères légitimes contre ce qui en est réellement responsable, bien au contraire.

Assez ironiquement, les théories conspirationnistes sont elles aussi le produit d’une lecture individualiste, en cela qu’elles expliquent par des intentions de nuire ce qui n’est, dans la plupart des cas, que le produit des structures sociales, qui se passent de toute intention, mais qui n’en nuisent pas moins pour autant (lire l’illusion de la neutralité).

Là encore, la confiance et la défiance relèvent de prophéties autoréalisatrices, et on fait trop souvent le pari de la seule qui soit vouée à l’échec. Si tout ce qu’on attend des autres n’est que le pire, ils ne peuvent avoir rien d’autre à vous donner. Espérer le meilleur des autres, c’est affirmer qu’ils en sont capables. S’attendre au pire, c’est affirmer qu’ils ne valent rien de mieux. La confiance honore et oblige, elle aspire au mieux, la défiance fait l’exact opposé. Il faut souligner, également, à quel point cette logique est toxique et verrouillée : on considère que le fautif est celui qui aura mal investi sa confiance, et non celui qui aura trahi celle-ci. Là encore, on fait du victim blaming, en considérant qu’on n’a que ce qu’on mérite. Il ne s’agit pas de faire la promotion de la naïveté : il ne fait pas de doute qu’il y aura des abus de confiance, mais n’est-il pas préférable de voir sa confiance trahie plutôt que de passer à côté d’opportunités de la voir récompensée ? Est-ce là ce qu’on prétend ériger comme valeur sociale, une société d’ennemis, de concurrents, d’opposants, de troglodytes sociopathes ? 

Une idée antidémocratique

Au bout de ce raisonnement individualiste, il y a une conclusion irrémédiablement antidémocratique : le peuple est trop con pour se gouverner, il faut des gens plus compétents pour décider du sort de la collectivité (on reconnaît ici le passage par l’étape technocratique). Le film Idiocracy met en scène ce fantasme de l’absolu délitement d’une société gouvernée par la connerie, nulle surprise que son auteur soit un libertarien.

La démocratie fait au contraire le pari de la compétence du peuple à se gouverner lui-même, en lui en donnant les moyens, notamment par l’éducation. Las, ce projet n’est plus à l’ordre du jour ; la classe politique tient à rappeler à quel point ses compétences sont rares et précieuses, et qu’il ne faudrait tout de même pas imaginer pouvoir se passer d’elle. Les rappels à l’ordre ne manquent d’ailleurs pas : qu’une personnalité de la société civile se voie élue à des responsabilités publiques (Ronald Reagan, Arnold Schwarzenegger, Donald Trump) et les railleries pleuvent. Réalisez-vous seulement que Philippe Poutou, ce gueux, a fait campagne sans même arborer une cravate ?! Bien sûr, il faut des compétences, comprendre la complexité du monde, pour faire des choix pertinents et éclairés. Mais l’engagement politique des militants arme autrement mieux et forge bien plus de conscience politique que toutes les hautes études en grandes écoles ne peuvent le faire. Et l’éducation nationale devrait armer chaque citoyen pour qu’il soit en mesure de gouverner.

Le truc, c’est que le con c’est toujours l’autre, et qu’on s’imagine que la tutelle paternaliste qu’on appelle de ses vœux pour les autres ne s’appliquerait jamais à soi-même. Parce que « moi, je ne fais pas partie des cons », si un « despote bienveillant » venait à décider du sort de tous unilatéralement, on ne pourrait qu’être d’accord avec lui, ou au pire, on serait de toute façon bénéficiaire de ses décisions.

Voilà comment cet individualisme mène irrémédiablement au fascisme, en considérant qu’une partie de la population est le « fruit pourri » de la société dont il faut l’amputer pour le bien des gens comme il faut, sans s’imaginer une seconde que chacun est à même d’être le prochain fruit pourri d’un tel système, qui ne s’entretient qu’en désignant de nouveaux ennemis intérieurs jusqu’à sa propre implosion. Le pli a déjà été pris : toutes les forces réactionnaires ont commencé à désigner les supposés alliés du terrorisme islamique au lendemain de l’assassinat de Samuel Paty. A l’image de feu le judéo-bolchévisme, l’islamo-gauchisme est désormais dénoncé parmi les ministres mêmes de la république (lire Paniques morales)

5 commentaires

  1. Excellente synthèse ; merci… ça n’a pas du être facile de ne pas faire 3 fois plus long.

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