« Ce sont des actes isolés »

Que ce soit sur les comportements racistes, sexistes, les violences policières, ou autres, à chaque fois qu’on essaie de dénoncer des oppressions systémiques, il y a toujours des gens qui interviennent pour réduire le problème à des comportements individuels (les fameux «actes isolés»), ce qui est par définition à côté de la plaque, et ce qui minimise le problème.

Les oppressions systémiques peuvent toujours être minimisées à une somme d’actes isolés, pourtant, elles ne sont pas la simple somme de leurs parties, pas plus que le harcèlement n’est qu’une somme de simples injures qu’on peut se contenter d’ignorer, ou que le supplice de la mort par mille coupures n’est qu’une somme de blessures superficielles dont chaque participant ne peut être tenu responsable du résultat final. La société elle-même ne se réduit pas à une somme d’individus, c’est un des fondements des sciences sociales. Réduire un tout à la somme de ses parties relève du paralogisme de composition : or ça n’est pas parce qu’une plume est légère qu’un sac de plumes est nécessairement léger…

Chacun comprend pourtant bien que le harcèlement scolaire, par sa répétition et sa portée sociale, a des effets autrement plus délétères sur l’estime de soi et la confiance en soi qu’une simple injure, poussant parfois la victime jusqu’au suicide. Parce que le harcèlement prend tout son horizon, la victime retourne souvent la violence contre elle-même, en se reprochant de n’être pas suffisamment « comme il faut » pour s’attirer ces attaques permanentes. Il est très difficile de remettre en question la légitimité du harcèlement dont on est victime, précisément à cause de l’unanimité des harceleurs : si tout le monde m’en veut, c’est qu’ils ont forcément une bonne raison (on retrouve là encore la croyance en un monde juste que nous avons déjà évoquée plusieurs fois). Imaginez maintenant que le harcèlement ne se limite pas aux autres élèves de la classe, mais que les professeurs y participent également. Et tout le reste du pays. Et qu’au lieu de se limiter aux périodes scolaires, ce soit de votre premier à votre dernier souffle, et vous vous ferez une petite idée de ce que ça veut dire d’être un membre d’une minorité sociale. C’est aussi en cela que toute prétention à du « racisme anti-blanc » est outrancière.

Il faut se poser la question : à partir de quel degré de répétition et d’ampleur ceux qui tiennent ces arguments sont-ils prêts à considérer que le problème est plus vaste que des cas isolés ? S’ils n’ont pas de seuil défini, leur position reflète en réalité une pétition de principe qui écarte en elle-même toute possibilité d’une oppression systémique. Les « cas isolés » se multiplient inlassablement sans qu’ils aient la moindre possibilité d’envisager que le problème soit plus vaste qu’ils le pensent. Parce que précisément, ils s’entêtent à isoler des cas qui participent et procèdent pourtant d’un tout cohérent.

D’autant que ça n’est pas comme si nous manquions d’une littérature scientifique abondante sur ce sujet : ces comportements s’inscrivent dans une domination sociale largement documentée. C’est parce qu’il y a du racisme et du sexisme systémique que ces comportements sont seulement possibles, parce que les individus ont intégré l’idée, plus ou moins consciente et assumée, que les blancs ne valent pas socialement la même chose que les non-blancs, et que les hommes ne valent pas socialement la même chose que les non-hommes. Ces idées ne sortent pas de nulle part, mais de rapports sociaux et de représentations qui nous sont inculqués socialement.

En plus des « actes isolés », on entend souvent le prétexte de la supposée « connerie » des racistes, sexistes ou masculinistes de tous poils. L’explication de la « connerie » est une non-explication par excellence, qu’on peut d’ailleurs utiliser pour n’importe quel comportement négatif, d’autant plus facilement qu’il n’existe aucune mesure de la connerie (ou même de l’intelligence, ce que le QI n’est pas), et qu’il s’agit là d’un pur jugement subjectif sans la moindre valeur ni pertinence. Si l’intelligence immunisait contre les idées préconçues, ça se saurait… des hommes blancs qui abusent de leur pouvoir, on en trouve aussi beaucoup qui ont une vive intelligence et la meilleure éducation. On pourrait tout aussi bien dire que ceux qui expliquent ces comportement par la connerie qu’ils sont eux-mêmes des cons, nous avons cependant une bien meilleure explication à disposition.

On notera d’ailleurs que ces deux explications reviennent peu ou prou à dire « c’est comme ça » dont le fatalisme dissimule mal la défense du statu quo qu’il incarne, sans parler de sacrifier aux critères fondamentaux d’une explication satisfaisante.

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