La radicalisation des mascus

On voit régulièrement des masculinistes plus ou moins assumés venir dispenser leurs doctes conseils paternalistes et ignorants aux féministes, qui censément « desservent leur cause ». Il y a lieu de s’interroger sur les effets de cette pratique, à plus forte raison sachant que ceux ci sont en contradiction avec les intentions revendiquées.

Le débat rationnel et respectueux

Les masculinistes déplorent que les féministes « refusent le débat ». Mais encore faut-il s’entendre sur ce qu’il est question de débattre. Ils ne prétendent pas proposer de meilleures méthodes pour parvenir à l’égalité, juste souligner que toutes celles qui sont utilisées sont mauvaises, à croire qu’ils préfèreraient qu’on n’en applique aucune. Ils ne prétendent pas non plus présenter des chiffres contradictoires à ceux que les féministes avancent, juste dire que ceux ci sont « biaisés ». Ils ne prétendent pas non plus s’opposer à l’émancipation des femmes et à leur traitement égalitaire, juste dire que nous y sommes déjà et qu’il n’y a rien de plus à faire, voire qu’on est allés trop loin et que ce sont les hommes qui sont désormais dominés socialement.

Ce que les masculinistes veulent mettre en débat, c’est la légitimité même des luttes féministes (bien qu’ils jureront leurs grands dieux qu’ils adhèrent à cette juste cause), ce qui n’a donc rien de « respectueux ». En fait de respect, il est surtout question de celui qu’ils exigent envers eux. De fait, lorsqu’ils trouvent un·e interlocuteur·ice qui les met rationnellement et courtoisement en défaut, ils font très vite fi de toute apparence respectueuse pour sombrer dans l’invective et l’attaque ad hominem (faute de mieux, et pour cause). Ce qui dévoile qu’ils ne sont là ni pour débattre, ni pour être respectueux.

Le débat peut avoir lieu lorsqu’il y a un désaccord sur les conclusions d’un raisonnement, voire sur le raisonnement lui-même. S’il y a désaccord sur les prémisses, la concorde minimale permettant un débat n’est pas réunie et toute tentative est vouée à l’échec.

Chacun sait en réalité à quoi s’en tenir dans ce jeu de dupe et il serait illusoire de penser qu’on peut convaincre qui que ce soit entre les uns qui entendent défendre le statu quo (ou pire, revenir au « bon vieux temps »), et les autres qui luttent pour leur survie. Le seul enjeu de ces initiatives relevant à la fois de l’hubris et de l’espoir plus ou moins fondé d’acquérir des partisans parmi les indécis de l’assistance tout en se confirmant dans ses propres aprioris.

Le mascu, après s’être bien fait pourrir par l’assemblée, repartira la queue entre les jambes, non sans avoir déclaré victoire, en grommelant sur ces hystériques de féministes qui refusent d’entendre raison et avec lesquelles, décidément, on ne peut pas discuter. Les autres mascus, témoins de l’affaire, en ressortent confirmés dans l’idée que le féminisme ne fait que s’attirer une opposition et une résistance plus farouche à mesure de ses revendications, et qu’il serait dans son intérêt de ne déranger personne pour que la cause avance supposément d’elle-même. Le militantisme qui ne dérange personne ne sert à rien, on comprend d’autant mieux que d’aucuns exigent de ne plus être dérangés.

It’s not a bug, it’s a feature

On aurait tort de croire que cette radicalisation serait regrettable et que convaincre la partie adverse serait le véritable enjeu de ces performances (au sens butlérien du terme). Bien au contraire, il est de loin préférable, et plus sain, de faire face à un opposant assumé plutôt qu’à quelqu’un qui ignore son opposition en pensant simplement avancer des idées prétendument neutres qui relèvent du « bon sens ». Avec un opposant déclaré, on peut instaurer un rapport de force et faire de la politique. Avec quelqu’un qui est victime d’une illusion de consensus, il n’y a pas moyen de le faire prendre conscience de sa propre idéologie. Un adversaire déclaré est de toute façon préférable à un obstructionniste qui s’ignore. Il serait illusoire de penser que ces derniers ne sont que des indécis qu’il ne tient qu’à nous de convaincre, et que les prendre à rebrousse poil serait « contre productif », alors que ça n’a fait que dévoiler cette opposition qu’ils n’assumaient pas jusque là. Convaincre quelqu’un qui n’a pas conscience de son opposition est une option difficilement envisageable.

Avec un opposant déclaré, les enjeux ne sont pas de le convaincre. Les masculinistes savent d’ailleurs très bien faire de leur opinion un enjeu sur lequel ils peuvent exercer un chantage, il est donc salutaire de s’en émanciper : nous ne sommes ni de la police de la pensée, ni responsables des cochonneries qu’ils se fourrent dans le crâne, et nous pourrons d’autant mieux nous accommoder de leurs désaccords si ceux ci n’ont aucune conséquence sur nos moyens matériels d’existence. En revanche, le rapport de force a ceci de salutaire qu’il se passe très bien de faire de l’opinion de l’adversaire un enjeu quelconque : il suffit de faire en sorte qu’il devienne dans son intérêt de trouver un compromis permettant la coexistence paisible. C’est là tout l’enjeu de la politique : nous ne serons jamais d’accord avec tout le monde, l’essentiel ne peut donc être là, il s’agit au contraire de trouver des moyens de coexister pacifiquement, et donc de donner des raisons à la partie adverse d’en trouver des moyens. Et si on ne peut convaincre de la légitimité des revendications, on peut faire en sorte qu’elles soient malgré tout prises en compte par simple désir de mener sa vie paisiblement. C’est ainsi que toutes les luttes sociales ont jamais prévalu. Il ne faut pas se tromper sur le sens de « rapport de force » qui peut être tout à fait pacifique : la simple désobéissance relève de celui-ci.

Un processus d’autoradicalisation

Et de fait, ça n’est pas les féministes qui radicalisent les masculinistes, mais ces derniers eux-mêmes, lorsqu’ils s’aventurent en terres féministes pour y dispenser leurs perles de sagesse pour mieux se faire envoyer paître. Le processus est même industrialisé, puisque les mascus se retrouvent dans des groupes Facebook où ils vont à la fois se conforter dans leurs aprioris, mais également se vanter de leurs « prises » par le biais de captures d’écran, ce qui encourage d’autres à en faire autant et partir troller.

On reconnaît là une méthode d’endoctrinement déjà à l’œuvre dans certains mouvements religieux : il s’agit d’aller porter la parole de leur dieu auprès d’oreilles non-consentantes, ce qui n’a pour seul effet que de rejeter le semeur de bon grain. Ce rejet fait percevoir la communauté religieuse comme seul havre de paix pour les prosélytes, où on est accueilli en héros, et où l’on partage ses échecs, ce qui fabrique un clivage du « eux » et du « nous » et arrime les adeptes plus fermement à leurs communauté tout en inspirant de nouvelles tentatives vouées à l’échec, etc.

Chacun ses responsabilités

Les masculinistes sont de grands garçons capables d’assumer leurs choix (bien qu’ils fassent un piètre usage de cette capacité). Leur céder du terrain dans l’espoir de les amadouer n’est bon ni pour eux, ni pour nous : on ne peut négocier sur la légitimité même de la cause féministe, et c’est tout leur propos. Ce faisant, ils s’en radicalisent eux-mêmes, et on peut voir ça comme une bonne chose : qu’ils assument s’opposer au féminisme, les choses n’en seront que plus claires.

Nous, on a un monde à changer.

2 commentaires

  1. Que c est pompeux, verbeux et bas du plafond. Et drôle ! Car même en surfant sur un thème à la mode, en provoquant, c est un flop.

  2. ah, ba écoutez je suis plutôt content du petit succès de cet article, qui se hisse à la troisième position de mon blog en nombre de lectures rien qu’en 5 jours 🙂 Vous me voyez navré que la forme vous ait tant déplu, n’hésitez pas à passer à l’économat pour vous faire rembourser votre abonnement si vous le jugez nécessaire. Je me satisfais au moins que vous n’ayez rien trouvé à reprocher sur le fond !

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