La polarisation genrée du désir

Une lecture déformée des rapports homme-femme

Les incels et les MGTOW n’ont pas fondamentalement tort sur leur perception des rapports homme-femme. En effet, selon la vision patriarcale, du moins dans sa version française, et à l’image de La Belle et la Bête, les hommes sont strictement et exclusivement désirants, et les femmes sont strictement et exclusivement désirables, ce qui contraint les hommes au rôle de sempiternels quémandeurs, et les femmes au rôle d’éternelles importunées, du moins dans les relations hétéro-cisgenres. C’est là le seul pouvoir que le patriarcat accorde aux femmes : celui d’inspirer le désir et de pouvoir rejeter les propositions. C’est un pouvoir tout relatif à bien des égards (d’autant qu’elles ont bien plus le choix de l’embarras que l’embarras du choix : contrairement aux hommes, leur choix est limité à ceux qui se proposent), mais il est suffisant pour que des hommes remarquent que l’humiliation d’être toujours demandeur et celle de subir un rejet leur sont réservées, et qu’ils ignorent les délices narcissiques de faire l’objet d’une cour assidue (là encore très relatifs en fonction des situations). À ce titre, le patriarcat ampute les hommes de leur sex-appeal, et les femmes de leur libido.

Ceci n’est pas de l’homoérotisme

Les hommes considèrent donc que les femmes ne les désirent pas et qu’ils ne sont pas désirables, et dans le cas improbable où un homme serait représenté alangui, dénudé, offert, il ne peut, de toute évidence, être désiré que par un spectateur masculin et se destiner à son regard, puisque les femmes ne les désirent pas. À l’inverse, les représentations érotiques du lesbianisme ne sont jamais qualifiées d’homo-érotiques, puisque là encore, on considère qu’elles se destinent au seul regard masculin, seul à même de désirer.

Mais comme chacun voit midi à sa porte et qu’au surplus les hommes éprouvent quelque difficulté à faire preuve d’empathie envers les femmes, ils pensent que celles-ci sont les grandes gagnantes du système.

Le raisonnement, là encore, est circulaire, et repose sur le biais du survivant. Comme les hommes n’ont que rarement à éconduire des sollicitations non-désirées (du fait même des règles patriarcales), et qu’ils perçoivent d’autant moins les femmes qu’ils ne désirent pas que celles-ci ne s’imposent pas à eux, ceux ci vivent dans l’illusion qu’ils désirent toutes les femmes, et qu’à l’inverse, les femmes ont le rôle facile dans le « marché de la séduction » (car bien sûr en terres capitalistes, tout se raisonne en termes de marché). Ils vivent dans l’illusion qu’ils n’ont aucun critère physique puisque toutes les femmes qui leur plaisent sont belles et qu’ils ne perçoivent même pas les femmes qu’ils ne désirent pas comme des partenaires potentielles, elles n’existent simplement pas dans leur environnement. Pourtant, chacun aura, par exemple, un critère d’âge maximal et minimal (du moins on l’espère). Parce que peu d’hommes font l’expérience gênante d’être dragué par quelqu’un qu’ils ne désirent pas, cette différence d’expérience vécue leur fait manquer d’empathie pour les femmes, dont ils s’imaginent que leur intérêt est censé les flatter.

Dustin Hoffman prenant conscience du « lavage de cerveau des hommes » quand il a interprété une femme

Selon eux, il suffirait aux femmes de s’offrir à n’importe qui pour ne plus être célibataires, et elles auraient bien moins d’efforts à faire, croient-ils, pour trouver chaussure à leur pied, pot à leur couvercle, et bague à leur doigt. Pourtant, en matière de séduction, les femmes subissent des injonctions sociales autrement plus contraignantes que les hommes : qu’ils fassent seulement l’expérience de s’appliquer du vernis à ongle pour en avoir un tout petit aperçu.

Bien évidemment, il y a nombre de femmes qui subissent également le célibat (contrairement à ce que les incels affirment, convaincus qu’il leur suffit « d’écarter les jambes » pour trouver un partenaire), il y a même des « femcels » qui retournent également la haine contre elles-mêmes (et ont au moins le mérite de n’avoir commis aucun attentat jusqu’ici…). C’est là où l’entitlement dû au privilège masculin fait bien toute la différence. Et il y a plus de femmes célibataires que d’hommes, bien qu’on ignore combien en sont insatisfaites.

Il faut souligner à quel point le système est bien verrouillé : on pourrait croire qu’il ne tiendrait qu’aux femmes de se mettre à draguer des hommes pour que tout en soit bouleversé : les hommes réaliseraient qu’ils peuvent être désirables, qu’ils ne désirent pas toutes les femmes, que ça peut être pesant de se faire aborder (et encore, ils ne connaîtront pas pour autant la peur de répercutions s’ils disent non), bref, ce serait une solution au problème. Malheureusement, ce serait oublier que le pouvoir d’inspirer le désir et de dire « non » est le seul qu’on accorde socialement aux femmes, qu’il leur faudrait y renoncer pour se permettre ce genre de latitudes, et donc de se retrouver encore plus démunies qu’elles ne le sont, d’autant qu’on ne manque pas de rappeler à l’ordre celles qui s’y aventurent à grand renfort de « slut shaming ». Ceux qui ont en réalité la plus grande marge de manœuvre, ce sont ceux qui ont le plus de pouvoir, à savoir les hommes.

L’odieuse croqueuse de diamants

vilaine fille qui a trouvé un moyen de vivre

Partant de ces prémisses, les masculinistes accusent les femmes de profiter de cet avantage fictif pour pratiquer « l’hypergamie», c’est à dire de gravir l’ascenseur social par des échanges économico-sexuels auprès d’hommes de la classe supérieure; dépossédant par la même les hommes modestes du « gibier » féminin qui leur reviendrait censément de droit. L’idée bien sûr se fonde (outre l’idée que des femmes leurs seraient réservées de droit) sur le trope sexiste de la croqueuse de diamant : des femmes vénales et superficielles qui s’intéressent plus aux actifs de leurs soupirants qu’à leurs qualités intrinsèques, avec la figure de la prostituée qui n’est jamais loin.

Il faut souligner, là encore, comme la vision méritocratique conçoit ce moyen d’améliorer son niveau de vie comme déloyal et contraire au principe même de mérite. Pour les masculinistes, l’hypergamie qu’ils reprochent aux femmes relève de la « triche » avec les règles méritocratiques, et ils se sentent non seulement dépossédés de ces femmes, mais en outre, ils dénoncent le fait qu’ils ne peuvent pas se battre à armes égales : non seulement avec les hommes plus riches pour accéder à ces femmes, mais également avec ces femmes puisqu’ils ne peuvent recourir aux mêmes méthodes pour améliorer leur niveau de vie. Pour autant, n’est-il pas au cœur même du principe méritocratique d’user de tous ses talents naturels, fussent-ils esthétiques et inégalement répartis, pour accéder au maximum de revenus possibles ? Quant à considérer que les règles de la méritocratie ne sont pas les mêmes pour tout le monde : précisément (lire La méritocratie : une croyance tenace).

Et ils ont d’autant plus de raisons de le penser qu’ils sont culturellement nourris à ces idées reçues, et ce d’autant plus depuis que les geeks (dont le sexisme n’est plus à démontrer et guère plus contesté que par eux-mêmes) sont devenus scénaristes. En réponse au « muscle man » des films d’action (montrés en objectifs de virilité impossibles à atteindre et donc non représentatifs de la « norme » qu’ils sont censés incarner), le trope du nice guy timide et bien intentionné récompensé à la fin (et la récompense en question c’est toujours la fille), non pas parce qu’il se comporte bien mais parce que son cœur est censément pur, est un fantasme masculin représenté mille fois à l’écran, ce qui ne fait d’ailleurs qu’envenimer l’amertume de ces hommes lorsqu’ils constatent que la réalité est plus cruelle que ces contes pour grands enfants : il ne suffit pas de se montrer gentil pour que les femmes se jettent à leurs cous, contrairement à ce que ces tropes leur ont fait croire.

C’est bien parce que le plan des nice guys implique que les femmes fassent le premier pas, et que cet espoir est inexorablement déçu et frustré, qu’ils perçoivent le jeu de dupe du patriarcat et eux-mêmes comme les dindons de la farce. Et s’il y a bien une chose dont la masculinité toxique a la hantise, c’est de passer pour le dindon de la farce.

C’est parce qu’ils ne renoncent pas à ces injonctions toxiques, et qu’ils internalisent leur propre aliénation en se pensant indignes des standards de la virilité, que ces hommes s’enferment eux-même dans ce piège.

Ce que ces hommes ne semblent pas considérer, c’est d’une part que les prolétaires ne sont pas d’éternels puceaux, ce qui dément leur vision sexiste de femmes vénales. D’autre part, que s’il y a bien des femmes qui s’extraient de leur classe sociale par le mariage, c’est surtout parce que ça a longtemps été le seul moyen d’ascension sociale qui leur a été accordé, et que ça l’est encore dans une certaine mesure, pour la même raison : parce que les femmes sont censément exclusivement désirables et les hommes exclusivement désirants, il est indispensable que les femmes aient besoin des hommes pour consentir à s’unir à eux, et on a tout fait socialement pour que ce soit le cas, dans une forme de prophétie auto-réalisatrice.

La dépendance des femmes, une organisation sociale

D’un côté on fait en sorte que les femmes n’aient pas d’autres moyens que l’hypergamie pour accéder à un meilleur statut social, et de l’autre on leur reproche de faire la seule chose qu’on leur permet de faire pour accéder à un meilleur statut social… On n’oubliera pas que, les femmes gagnant moins de revenus que les hommes, il suffit de s’unir à un homme de leur propre classe sociale pour être « hypergame »… Pour ces hommes, il n’y a rien de plus anxiogène qu’une femme qui sait et affirme qu’elle n’a pas besoin d’eux, parce qu’avoir envie d’être avec eux n’est pas même envisageable, il faut donc trouver d’autres justifications à ce que les femmes acceptent de faire couple. Ça n’est d’ailleurs pas un hasard si chacune des revendications d’autonomie des féministes s’est vue opposer une résistance d’une violence achevée. On notera également que le maintien des femmes dans la peur des hommes, d’une part, et les revendications de « protection » de l’autre, contribuent tout autant à organiser leur dépendance aux hommes. Paradoxalement, la dangerosité des hommes est une incitation sociale de plus à faire couple pour les femmes. Être célibataire doit donc être plus pesant socialement pour les femmes que d’être en couple, ce qui offre des latitudes aux hommes pour manquer d’égards pour leurs compagnes, jusqu’à un certain point du moins : le fait que les divorces soient majoritairement demandés par les femmes est sans doute un reflet de l’apathie complaisante des hommes.

C’est également parce que les hommes ne sont censément pas désirables, et donc qu’il faut contraindre les femmes à faire couple, que nombre de stratégies de drague, vantées par les « pick up artists » (autre misogynes notoires dont les méthodes sont incidemment la drogue d’introduction à la manosphère), relèvent plus de la coercition que d’autre chose : épuisement, chantage, défi, pitié… plutôt que de chercher tout simplement à donner envie, éventualité inconcevable.

Jouons à « qui perd perd »

De même, les femmes n’ont guère d’autre recours que leur potentiel de séduction pour exercer un pouvoir quelconque, en étant sempiternellement réduites à leur seule apparence, mais ça n’empêchera pas les masculinistes de leur reprocher d’avoir recours à ce pouvoir, notamment par le biais « d’artifices » pour se mettre en valeur. Et bien sûr, celles qui ne sacrifient pas aux diktats de leur genre en la matière ne se le voient pas moins reproché pour autant.

Au delà, le fait même d’user de ce seul pouvoir de séduction pour mieux s’en sortir leur est également reproché, par le stigmate de la femme manipulatrice, vénale et intéressée (qu’un chef d’entreprise ou un politicien montre les mêmes aptitudes et on louera ses qualités de stratège, et ce alors même que les hommes ont bien d’autres latitudes que les femmes pour réussir).

Et quand les femmes manifestent le désir de s’en sortir par leurs propres moyens, pour peu qu’on les leur accorde, là encore, on sait bien vite les remettre à leur place (pile on reproche aux femmes de dépendre des hommes, face on punit toute velléité d’émancipation). En somme, il n’y a rien que les femmes puissent faire qui ne le leur soit reproché. Les injonctions sociales ne sont jamais aussi puissantes que lorsqu’elles sont paradoxales, puisque nul ne peut s’en montrer digne quoi qu’il fasse.

Là où c’est cruellement ironique, c’est que ces hommes défendent le système même dont ils se pensent les oubliés et dont ils font pourtant les frais. C’est au contraire en militant pour que les femmes aient autant d’autonomie que possible, tant pour leur confort matériel que pour le choix de leurs partenaires, qu’ils augmenteront leurs chances d’en bénéficier. Si les femmes gagnaient aussi bien leurs vies que les hommes, si leur seul pouvoir n’était pas d’inspirer le désir et de rejeter mais bien de laisser leur empreinte sur le monde au même titre que les hommes, et si elles étaient libres d’exprimer leurs désirs sans risquer l’opprobre sociale, des hommes pourraient eux-aussi verser dans l’hypergamie, et ne pas être réduits au rôle de quémandeurs importuns, et moins dévaluer leurs attraits physiques. Par ailleurs, n’est-il pas plus savoureux qu’une relation perdure quand rien n’empêche l’autre de partir et qu’elle reste de son plein gré ? Faut-il avoir une piètre image de soi pour cadenasser sa partenaire et tolérer l’idée qu’elle y reste malgré elle… À l’inverse, les adeptes de la manosphere creusent le sillon de ce qu’ils déplorent, en regrettant que les femmes aient gagné assez d’autonomie pour faire les difficiles, les quitter, voire se passer d’eux. Il faut dire qu’ils se font une si piètre idée d’eux mêmes qu’ils ne voient pas d’autre moyen de trouver une partenaire que par un contrôle social qui contraigne les femmes à s’unir à eux (aaaah, l’amour….)

4 commentaires

  1. C’est un classique, mais c’est toujours amusant de voir des gens « bien informés » ou « bien pensants » ( expression obsolète mais qui reprend tout son sens ces dernières années) mettre dans le même sac les notions MGTOW et INCEL, alors qu’il s’agit de deux conception diamétralement opposées.
    Et ne pas y comprendre grand chose. A décharge, comme ils n’ont pour source que les articles de Slate ou assimilés, on hoche la tête avec une certaine commisération: ils font ce qu’ils peuvent.
    Enfin, bon…

    PDO

  2. mettre « incel » et « MGTOW » dans la même phrase ≠ mettre « incel » et « MGTOW » dans le même sac. M’enfin si c’est la seule chose que vous trouvez à redire à ce texte, ça me convient très bien 🙂

  3. Non, ce n’est pas vraiment la seule chose qui me sidère un peu. Mais bon, en tant que MGTOW moi même, je ne pense pas que passer une plombe à critiquer un article de blog en détail fera avancer le monde. Je peux m’exprimer sur le mélange (habituel) de ces concepts que j’estime abusif, ce n’est pas pour ça que je vais me lancer dans une critique de votre argumentation. C’est votre droit de voir les choses de cette manière, fort bien. Et itou pour moi. Aucune discussion ne fera jamais changer les positions de deux personnes persuadées de la justesse de leurs vues, particulièrement quant à leurs divergences.
    C’est un peu le concept de « own way », notion de base de la dénomination MGTOW, non?
    Bonne continuation.

    PDO

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