Comment le privilège social entrave l’esprit critique

On se fait souvent une idée très partielle de l’esprit critique, qui le résume à faire preuve de scepticisme envers les idées, les propos et les comportements des autres. Or l’esprit critique n’est jamais aussi bien appliqué qu’à soi-même. Ne pas se remettre en question, c’est la garantie de se maintenir à un niveau constant de médiocrité.

Or, le privilège social a ceci de retors qu’il nous pousse à une forme d’autocomplaisance. Lors de nos rapports sociaux, les disparités de traitement des divers groupes sociaux nous font inférer qu’ils n’ont pas la même valeur sociale, et nous en concluons facilement que ces disparités de traitement sont le reflet de mérites respectifs, à cause d’un biais cognitif : l’erreur fondamentale d’attribution. Celle-ci pousse à considérer que nos succès ne sont dûs qu’à nous-mêmes, et nos échecs sont de la faute des autres, et s’en suit le raisonnement circulaire que les plus défavorisés n’ont que ce qu’ils méritent (lire la méritocratie, une croyance tenace).

Il en résulte une forme d’arrogance et de suffisance. Nous nous pensons plus compétents, et plus objectifs que les minorités sociales (lire l’illusion de neutralité), parce que nous pensons que nous ne sommes “pas concernés” par leurs oppressions, que nous y sommes externes, et donc que nous serions plus à même d’avoir un regard rationnel et dépassionné sur ces questions, occultant que pour qu’un groupe social soit opprimé, il faut qu’il le soit par un autre, auquel il se trouve que nous appartenons, et donc que nous ne pouvons pas être extérieurs au problème, mais bien au contraire nous sommes une partie intéressée. Et cet intérêt est d’autant plus manifeste lorsque nous nous opposons aux revendications des minorités en disant que leur cause est juste mais qu’elles la défendent mal, ce qui est en soi paternaliste (lire l’argument pourri #1 “vous desservez votre cause”). Les conseils non-sollicités à grand renfort de « yakafokon » simplistes signalent en soi qu’on part du principe que l’interlocuteur n’a pas envisagé de lui-même ces solutions « évidentes », cela relève de l’humiliation et fait preuve d’une grande naïveté. Bien au contraire, c’est le fait même d’être concerné par les oppressions sociales, et l’experience militante, qui donne de la compétence sur la meilleure façon d’y répondre (ce que souligne la théorie du point de vue situé). Quant à la prétention à l’objectivité, elle est en soi absurde et déraisonnable : nul ne peut prétendre y avoir accès, à plus forte raison lorsqu’on oppose son point de vue à un autre, la prétention est en soi autophage.

À cause de l’erreur fondamentale d’attribution, le privilège social est invisible à ceux à qui il profite. D’autre part, nous ne percevons pas toutes les manières dont nous sommes avantagés socialement parce que nous ignorons nombre d’oppressions, de par la simple différence des expériences vécues. Et nous sommes d’autant moins susceptibles d’en prendre conscience que, à cause de l’arrogance que confère le privilège social, nous avons tendance à disqualifier la parole des minorités, pourtant seul moyen d’accès à une prise de conscience, en considérant qu’elles dramatisent ce qui nous paraît comme de peu d’importance. Le contexte de domination sociale, dans lequel nous nous inscrivons que nous le percevions ou non, rend cette posture oppressive.

Le racisme ça n’est pas juste une haine simpliste. C’est, le plus souvent, une large sympathie envers certains, et le plus large scepticisme envers d’autres.

Ta-Nehisi Coates

Il est d’autant plus facile déconsidérer les revendications lorsque nous ne subissons pas de multiples micro-agressions quotidiennement, or le supplice de la mort par mille coupures ne se résume pas à une somme de lésions minimes. Le privilège c’est aussi de considérer qu’un problème n’est pas important parce qu’il ne nous touche pas (lire « il y a plus grave »). Et tout nous le confirme dans la société : les opinions des dominants sociaux sont plus valorisées socialement, ce qui nous pousse également à la faire connaître sans même qu’on nous le demande, distribuant généreusement nos perles de sagesse sur des sujets dont nous ignorons tout à qui veut bien les entendre, sans envisager que nos opinions ne sont pas pertinentes. On reconnaît là le fonctionnement de l’effet Dunning Kruger, maximisé par l’illusion de compétence que donne le privilège. Pire encore, certains vont jusqu’à faire du chantage à l’opinion, abusant de leur pouvoir social : il faut être plus dociles avec eux, sinon gare à la mauvaise opinion qu’ils se feront des importuns… Cela relève d’un acte de domination en soi, et d’un procédé mafieux.

Le privilège donne l’illusion de compétence et de neutralité, ce qui nous fait facilement tenir des propos péremptoires, voire condescendants envers les catégories sociales que nous dominons, ce qui relève de la violence symbolique (à noter que si l’effet est maximisé par l’accumulation de privilèges, il ne vaut pas moins pour les mélanges de privilèges et d’oppressions : les femmes blanches, les hommes racisés, les bourgeois LGBT sont aussi susceptibles d’être animés par ces travers en fonction des situations, sans oublier l’internalisation des représentations oppressives à leur propre détriment). Cette posture assertive relève même de la performance du genre chez les hommes, qui ont bien moins recours dans leur façon de parler aux modalisateurs signalant l’opinion, la mesure et le doute, ce qui fait passer leurs opinions pour des faits exempts de toute contestation légitime (et c’est la cause de bien des cas de mansplaining). L’apparence d’être sûr de soi relève de l’injonction de genre pour les hommes.

Lorsque nos propos oppressifs subissent une critique légitime, à cause même de notre domination sociale, nous n’avons pas le réflexe de nous remettre en question, nous n’envisageons pas même que nous avons pu commettre une maladresse par simple inadvertance, ignorance ou manque de considération, nous remettons plus volontiers en question la légitimité même d’avoir été offensé par nos propos au nom de la prétendue hypersensibilité des minorités soulignée plus haut, en nous prévalant de nos bonnes intentions comme garantes de notre impossibilité congénitale à avoir commis la moindre erreur (lire « Mais mes intentions…»).

À cela s’ajoute la masculinité toxique, qui impose aux hommes de tout faire pour sauver publiquement la face, ce qui les contraint à ne jamais admettre d’erreur. La posture est en soi absurde, et il n’y a que des hommes pour croire qu’on peut croire qu’ils n’en commettent jamais. Pourtant, il est autrement plus dommageable pour leur ‘image publique de s’acharner à nier toute erreur, même potentielle, à grand renfort de mauvaise foi toute masculine. Tout au contraire, n’admire-t’on pas les personnes capables d’admettre leurs erreurs, et ne font-elles pas preuve d’une plus grande confiance en elle de savoir que cette simple admission ne peut suffire à les faire s’effondrer ? En cela, ces hommes font passer leur ego avant l’empathie pour les personnes qu’ils ont blessées et montrent un manque cruel de remise en question. S’il est si rare d’entendre des hommes présenter des excuses, ça n’est pas pour rien. À l’inverse, les minorités sociales font l’expérience récurrente des humiliations et, bien que cela ait des effets notables sur leur confiance en elles, elles savent qu’elles y survivent. En tout état de cause, celles ci sont si fréquentes que les minorités n’ont pas le luxe de mener chaque bataille avec acharnement comme les hommes blancs cishet peuvent le faire : il leur faut choisir leurs batailles, abandonner celles qui n’en valent pas la peine, faute de quoi elles y dilapideraient tout leur temps et leur énergie, et il y a bien d’autres choses auxquelles on n’a guère le choix que de les y consacrer.

Comme on le voit, en fait d’hypersensibilité, ce sont les dominants qui en sont affectés par ces simples effets structurels. C’est notamment souligné par le concept de fragilité blanche, qui ne tolère aucune critique et se pense persécutée à la seule évocation de la blanchité, fait social pourtant largement étayé. Cette fragilité entrave en soi l’antiracisme, les dominants détenant les clés du débat public et préférant passer ces viles considérations sous silence. On en voit également les effets dans les diverses paniques morales (toujours liées à la domination sociale), la dernière en date sur le livre d’Alice Coffin étant particulièrement éloquente, puisqu’on en est à pousser des cris d’orfraie à la seule éventualité qu’une femme revendique de simples choix de lecture, ce qui est pourtant son droit le plus strict. Cela dévoile un sens de l’entitlement, ce sentiment que les privilèges sociaux sont des dûs, et que toute contestation desdits privilèges est un outrage en soi. Pour les privilégiés, l’égalité ressemble toujours à l’oppression (et pour le cas d’Alice Coffin, nous sommes bien loin d’une mesure quelconque permettant une meilleure représentation des femmes dans la production artistique, c’est dire où nous en sommes). L’entitlement suffit en soi à créer de la réactance.

La même au premier degré. Et non, je ne compare pas les hommes aux nazis, je compare le raisonnement.

On se prend à avoir le tournis à considérer où en serait l’humanité aujourd’hui si les dominants sociaux faisaient preuve de plus d’humilité épistémique : combien d’erreurs auraient pu être évitées, ou plus vite corrigées, sans l’hubris absurde de la domination sociale ?

4 commentaires

  1. Absolument sublime. Magnifique. Merci pour votre article. C’est très bien expliqué, on pourrait le faire lire à un apolitique. Votre blog est remarquable. J’espère que vous aurez davantage de vues !

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