Aux sombres héros de l’amer

Poursuivons notre exploration de la méritocratie. Nous avons déjà vu en quoi ce concept repose sur un raisonnement circulaire implicitement sexiste, raciste et LGBTphobe (lire la méritocratie, une croyance tenace) et en quoi il sert à entretir le statu quo (lire mythologie de l’effort), tirons maintenant sur le fil pour constater que sa conclusion logique légitime le racisme et le sexisme le plus exacerbé.

Il existe dans le discours public un point de vue relativement paradoxal : un groupe de personnes croit aux vertus de la méritocratie en dépit du fait qu’ils en sont des laissés pour compte. Alors même que cela devrait leur faire entrevoir que le modèle est faux, ce miroir aux alouettes ne leur aurait, selon eux, été confisqué que par des tricheurs, et ils en développent une amertume mortifère.

Ils avaient pourtant tout bien fait comme on leur avait dit pour être en haut de la pyramide sociale :

  • être un homme : check ✅
  • être cisgenre : check ✅
  • être blanc : check ✅
  • être hétérosexuel : check ✅

Pourtant, ils ont la lose chevillée au corps : les femmes ne se bousculent pas pour se prosterner à leurs pieds, alors même qu’ils savent que l’intérêt d’un homme est censé être l’objet de la convoitise de celles-ci. Ils ne sont pas populaires, pire, ils font l’objet de moqueries et brimades, leur carrière professionnelle, quand ils en ont une, est loin d’être enviable, bref, leur statut social est relégué dans les bas-fonds de la société. Ils en développent un complexe du dauphin déchu : il leur a été promis un avenir radieux dont ils ont été injustement dépossédés par d’autres censément moins légitimes qu’eux.

Plusieurs catégories non-hermétiques d’hommes se retrouvent dans cette mentalité : geeks, nice guys, incels, MGTOW (Men Going Their Own Way), rouges-bruns, brocialistes, manarchistes, bref : les prolétaires sexistes, racistes et LGBTphobes.

Plongée au cœur de la manosphère

À cause de l’erreur fondamentale d’attribution, ce sentiment de dû, cet entitlement, pousse à chercher des causes externes à leur infortune, et les boucs émissaires sont tout trouvés : les « féminazis » qui selon eux monteraient la tête des femmes et les pousseraient à être bien trop exigeantes, les « Chad » qui s’accapareraient toutes les « Stacey » pour les incels, les racisés qui selon leur idéologie raciste auraient une sexualité animale qui détourne les femmes blanches du droit chemin (qui mène censément à leurs lits), les juifs qui instrumentaliseraient la finance mondiale à leur profit et affaiblissent la race blanche, etc. On reconnait d’ailleurs sans peine ces raisonnements qui mêlent sexisme et racisme dans le document « Gardiens de la paix » d’Arte Radio qui a récemment défrayé la chronique.

C’est là que tient le paradoxe de leur posture : parce qu’ils croient au moins à la légitimité de la méritocratie et concluent complaisamment qu’ils devraient en percevoir au moins certains fruits, ce sens de l’entitlement est justement ce qui les pousse à considérer qu’ils ont été injustement privés de ce qui devrait leur revenir de droit : les femmes, le statut social, et autres privilèges sociaux. En d’autres termes, le jeu méritocratique, qui est d’autant moins à remettre en question qu’il devrait censément leur bénéficier, a été faussé par des usurpateurs, par celles et ceux qui bénéficient de « discrimination positive », avantages dont ils sont privés et se montrent envieux, pensant s’en sortir moins bien qu’eux et être oubliés de tous, et considérant que c’est là une parfaite injustice. De là s’élaborent diverses fantaisies conspirationnistes, allant d’une supposée gynarchie tyrannique jusqu’au grand remplacement, en passant par le légendaire « racisme anti blanc ».

Qu’on ne leur parle surtout pas des privilèges masculin, blanc, hétérosexuel et cisgenre, ou ils font un malheur ! De leur point de vue, ils sont la preuve vivante et trébuchante que ces privilèges sont des vues de l’esprit. Ils considèrent que toute insinuation qu’ils bénéficieraient de privilèges sociaux serait parfaitement outrageante, occultant que le privilège social ne veut pas dire qu’on ne fait face à aucune difficulté (à ce compte là, nul n’est épargné par son lot de malheurs), mais que la couleur de leur peau, leur genre ou leur orientation sexuelle ne sont pas des causes de difficultés supplémentaires, et que c’est bien d’être exonéré de ces difficultés là qui fait le privilège social, y compris lorsqu’on subit une oppression de classe (lire « Je ne peux pas être privilégié puisque je suis opprimé »). D’où également la posture brocialiste et des antisémites anticapitalistes qui voit la démonstration que le seul combat digne d’être mené c’est la lutte des classes et que tout autre serait une perte de temps et d’énergie instrumentalisée par les dominants pour mieux empêcher l’avènement du grand soir : féminisme, lutte pour les droits LGBTQIA et antiracisme seraient selon eux des préoccupations… bourgeoises (lire « La seule vraie lutte c’est la lutte des classes »). On ne peut certes leur enlever qu’il existe des formes bourgeoises de ces luttes (tant pour le féminisme libéral que pour la réduction des luttes LGBTQIA aux seuls droits civiques), mais il ne faudrait pas occulter que les femmes, les personnes LGBTQIA et racisées de la classe prolétaire sont encore moins bien loties qu’eux (à plus forte raison sachant qu’il est possible de s’extraire de sa classe sociale contrairement au genre, à l’orientation ou à la couleur de peau), qu’elles subissent des oppressions supplémentaires, y compris de la part d’autres prolétaires, et qu’elles ont toute légitimité à s’organiser politiquement pour s’en émanciper sans qu’en plus on vienne leur mettre des bâtons dans les roues en prétendant mieux connaître les « vraies priorités » qu’elleux de façon paternaliste. Et parce que la défense des minorités a marqué quelques points dans le débat public, et que les réseaux sociaux permettent de ne plus subir sans rien dire, les minorités sociales peuvent enfin exprimer plus librement leur désapprobation face aux propos oppressifs, qui pouvaient autrefois être proférés impunément. D’où l’impression qu’ils « ne peuvent plus rien dire » (ils peuvent le dire autant qu’avant, ce qu’ils ne peuvent plus, c’est ne faire face à aucune critique de leur propos : de fait, on peut dire bien plus de choses qu’avant, puisque les minorités sociales ont désormais les moyens d’exprimer ces critiques…), que la « bienpensance », le « politiquement correct », et leur nouvel avatar la « cancel culture » ont gagné et que ce sont là des idéologies dominantes dont ils sont les victimes opprimées…

Un égoïste, c’est quelqu’un qui ne pense pas à moi.

Eugène Labiche

La confusion entre classe sociale et genre

Pour contrer les arguments des féministes et défendre le statu quo, les masculinistes versent volontiers dans le whataboutisme en s’appuyant notamment sur des données totalement farfelues ou au mieux lourdement biaisées. Par exemple pour la garde des enfants en cas de divorce, ils occultent que 85% des pères ne demandent pas même la garde, et que la garde partagée est défavorable aux femmes puisqu’elle n’est pas assortie d’une obligation à verser une pension alimentaire, ou encore pour le taux de suicide, supérieur chez les hommes, en occultant que les méthodes de suicide sont également genrées et que les femmes commettent en réalité plus de tentatives que les hommes. Cependant, ils s’appuient également sur des chiffres plus rigoureux, par exemple sur le fait que les hommes exercent plus de métiers dangereux. Mais là encore c’est une vision très parcellaire des choses, puisque manifestement le genre n’est pas la seule caractéristique notable de ces cas : pour la plupart, les éléments qu’ils mettent en avant sont en réalité des oppressions de classe, et celles-ci sont également genrées. Ce ne sont pas les hommes bourgeois qui risquent de mourir d’un accident de travail, ou qui risquent leurs vies dans l’armée depuis la fin de la conscription, mais bien des prolétaires. Ce ne sont pas les hommes de toute classe sociale qui sont jetables et dont nul ne se soucie, mais bien les prolétaires, ce qui ne vaut pas moins pour les femmes de la même classe par d’autres méthodes.

Il faut souligner ici que, si les masculinistes mettent en concurrence la lutte des classe avec le féminisme, l’inverse chez les féministes est en revanche d’autant moins vrai, que les oppressions de classe et les oppressions sexistes s’entretiennent mutuellement, et que la plupart des féministes luttent contre les deux, contrairement aux masculinistes. Par exemple, les féministes soulignent que les deux tiers des emplois précaires sont occupés par des femmes, ou encore que les femmes exercent la majorité du temps partiel subi. Les féministes se préoccupent également du sort des hommes lorsqu’elles militent contre l’homophobie, la transphobie ou la masculinité toxique (les hommes sont les premières victimes de cette dernière), on aimerait voir les masculinistes leur renvoyer l’ascenseur… Si les oppressions genrées de classe que subissent les hommes tiennent tant à cœur aux masculinistes, ils auraient meilleur compte à unir leurs forces aux féministes plutôt que de défendre le statu quo. C’est là l’effet du whataboutisme : imputer à l’interlocuteur une hypocrisie sur la base d’un double standard monté de toute pièce sur un faux dilemme : la lutte contre le sexisme et le racisme s’opposent d’autant moins à la lutte des classes qu’elles vont de pair, c’est d’ailleurs tout le propos de l’intersectionnalisme. Les hommes blancs qui s’opposent au féminisme et à l’antiracisme ne peuvent donc prétendre participer à la lutte des classes : ils participent au contraire à entretenir tous les systèmes de domination, y compris celui qu’ils subissent. Ils participent d’autant moins à la lutte des classes que selon eux, la seule chose qui s’oppose à leur ascension sociale c’est ce qu’ils décrivent comme une « concurrence déloyale » de la part des minorités, qui seraient injustement avantagées à leurs dépens. On notera d’ailleurs que nombre de masculinistes ne soulignent leurs oppressions que pour enjoindre les femmes à subir les leurs sans broncher tout comme ils le font de leur côté, considérant que les choses sont nécessairement équilibrées puisqu’hommes et femmes subissent des oppressions, comme si deux torts s’annulaient au lieu de se renforcer mutuellement. Et lorsque les féministes répondent aux masculinistes que ce dont ils se plaignent n’annule pas ce que les femmes subissent et n’est en rien comparable, voire est une conséquence du patriarcat lui-même, les masculinistes accusent les féministes d’entretenir une compétition du malheur, alors même que ce sont eux qui se sont rendus coupables de ladite compétition…

Treeeeeeemblez !

Autrement soit dit, ils sont le produit de la mentalité bourgeoise implantée dans une population structurellement vouée à s’intéresser aux idées de gauche, quand envie et jalousie se mélangent pour se démultiplier dans une explosion d’amertume rance. D’aucuns y voient un paradoxe, d’autres la confirmation que « les extrêmes se rejoignent », pour le matérialiste que je suis, ça n’est là qu’une illustration de plus que ce sont les rapports sociaux qui façonnent les idées.

À cet égard, l’exemple des nice guys est tout à fait éloquent : ceux-ci s’imaginent avoir suffisamment intégré les idées féministes et le respect des femmes (dont ils se prévalent en dépit de leur misogynie incontestable) pour savoir qu’il vaut mieux éviter de traiter les femmes en objets sexuels. Ils vont donc adopter les codes du gentil garçon, qui fait mine de s’intéresser aux femmes en tant qu’individus plutôt qu’en tant qu’objets sexuels. Ils rendent service, offrent leur temps et leur attention sans compter, bref, ce sont des amis irréprochables, qui sont donc traités comme tels : des amis sans arrière pensée. Le hic c’est qu’ils ne manquent pas d’arrières pensées, justement, et que leur attitude est entièrement feinte dans le seul espoir de séduire. Ils se pensent déloyalement floués et exploités, comme si les femmes s’étaient engagées implicitement à satisfaire leurs désirs en contrepartie, et qu’elles sont censées savoir que leur altruisme n’était que feint et attendait une « rétribution ». C’est bien là le problème : s’ils s’attendent à ce qu’on récompense leur gentillesse par du sexe, et qu’ils s’irritent d’avoir été enfermés dans la « friend zone » (autre concept aussi sexiste qu’infondé), ils ne sont ni aussi gentils, ni aussi désintéressés qu’ils se plaisent à le prétendre. Hélas pour eux; ça ne suffit inexplicablement pas à ce que l’objet de leur convoitise leur saute dessus (seule issue envisageable pour eux dans la mesure où ils s’interdisent de manifester leurs intentions), et elles se laissent plutôt séduire par les hommes qui ne dissimulent pas leur intérêt amoureux ou sexuel pour elles. Ces derniers sont perçus par les nice guys comme des salauds qui briseront le cœur de leurs « promises », auquel cas ils accourront pour ramasser les morceaux. Rinse and repeat, jusqu’à ce que, de déconvenues en frustrations, considérant (en bons paternalistes qu’ils sont) que les femmes ne savent décidément pas ce qui est bon pour elles (à savoir eux et non les hommes qu’elles choisissent sottement, en toute objectivité bien sûr…), le furoncle purulent de leur amertume fasse évoluer les nice guys dans leur forme Pokémon ultime : les incels ou les MGTOW, qui en veulent aux femmes de les priver du sexe qui leur est légitimement dû, et du prestige social qui va de pair (car ils voient le sexe bien plus comme un moyen de se montrer dignes des injonctions de leur genre, et les femmes comme un moyen d’y accéder, que comme une fin en soi : l’enjeu est de pouvoir manifester socialement leur virilité avant tout, afin d’être respecté des autres hommes).

Il ne faut pas s’y tromper : les incels ne déplorent pas tant le manque de sexe ou leur solitude que de ne pas bénéficier d’une légitimité masculine par « l’obtention » d’une partenaire. La preuve en est, si c’était bien l’absence de sexe et la solitude qui les faisaient tant souffrir, ils pourraient s’arranger entre eux, comme le font d’ailleurs nombre de prisonniers (nécessité et opportunisme font loi, orientation sexuelle ou pas). Notons que certains préfèrent encore commettre des attentats et se suicider plutôt que d’envisager cette solution, c’est dire si celle-ci ne résout pas leur véritable et seul problème : être à la hauteur des injonctions de leur genre pour mieux dominer. L’entitlement, le manque de reconnaissance sociale, la rancune envers les femmes de ne pas lui donner du sexe et envers les hommes noirs de lui « voler » les conquêtes qui lui reviennent de droit, on retrouve tout ceci dans le manifeste de 140 pages du premier incel qui est passé à l’acte en 2014, blessant 14 personnes et en tuant 6 avant de se donner la mort à l’âge de 22 ans. On les retrouve également dans les propos de policiers du documentaire d’Arte Radio.

Du marché de la séduction au marché du travail

La perception des femmes comme une ressource finie inégalement partagée est d’autant plus manifeste lorsqu’on constate que c’est le même raisonnement qui est appliqué par les racistes sur le « marché du travail », dont les personnes racisées, censément moins légitimes pour l’accès à des emplois qui devraient revenir aux blancs, s’arrogeraient indument une part… Dans un cas comme dans l’autre, ces hommes partent du principe que les femmes blanches et les emplois leur reviennent de droit, et que les hommes racisés les en dépossèdent. Ce raisonnement fait le jeu de la bourgeoisie : ce ne sont pas les immigrés qui « volent » le travail des blancs, ce sont les patrons qui tirent profit de l’armée de réserve des travailleurs, et de la domination blanche, pour tirer le coût du travail vers le bas (alors même que l’Europe est sous-peuplée…)

C’est bien là où les « brocialistes » qui prétendent que « la seule vraie lutte c’est la lutte des classes », et qui pensent que la lutte contre le racisme et le sexisme se mettent en travers de celle-ci, se trompent lourdement : les systèmes de domination que sont le capitalisme, le patriarcat et le blantriarcat se complètent idéalement et se renforcent mutuellement. Ce sont les oppressions sociales qui font que les minorités acceptent plus facilement des conditions d’embauche abusives, faute d’être en capacité de prétendre à mieux. C’est bien parce que ces systèmes instaurent l’idée que certaines populations sont moins légitimes que d’autres que cela renforce la concurrence entre les individus défavorisés à leur propre détriment : mettre à mal le racisme et le sexisme et faire bloc avec les féministes et les antiracistes changerait notablement le rapport de force entre employés et employeurs, comme seule sait le faire l’action collective, d’où l’intérêt de la convergence des luttes, qui, bien loin de s’opposer comme ils le pensent, ont en réalité un intérêt commun. Et l’extrême droite ne s’y trompe pas : elle sait tirer à profit la logique du bouc émissaire, mais entre ce qu’elle professe et ce qu’elle met en œuvre, y compris par son vote, elle est systématiquement du côté du patronat, et pour cause (rappelons que la dynastie Le Pen ne provient pas du milieu ouvrier, loin s’en faut, et qu’il est bien illusoire et naïf de s’imaginer qu’elle a à cœur les intérêts du prolétariat…)

Divide et impera

Note préliminaire : le concept de « classe moyenne » est problématique à plusieurs égards : d’une part, il est mal défini, en faisant censément la jonction entre revenus modestes et revenus élevés, sans seuil bien défini. D’autre part, le terme de « classe » est d’autant plus malheureux qu’il induit la notion que les classes sociales sont une affaire de revenu alors qu’il s’agit de rapport au capital (confusion dans laquelle l’économiste Thomas Piketty, entre autres, est tombé à pieds joints comme l’explique cette brillante vidéo de la chaîne Patchwork). Néanmoins le concept reste pertinent pour analyser en quoi le niveau de revenu a des conséquences dans les rapports sociaux, et pour illustrer le propos ici.

On retrouve cette mentalité en particulier dans la classe moyenne, et c’est d’autant plus criant aux USA, épicentre de la pensée méritocratique, où selon le rêve américain, chaque individu est un millionnaire en puissance, momentanément dans la gêne. Cette façon de se projeter dans un avenir radieux pour la classe moyenne sur la foi du modèle méritocratique a deux effets : le premier c’est d’aligner ses intérêts sur ceux de la bourgeoisie, comme si voter comme elle tenait lieu d’acompte sur ledit avenir, et l’autre de voir les minorités comme un frein pour accéder audit avenir (croyance d’autant plus séduisante que les « alliés » de la bourgeoisie désignent eux-mêmes les minorités comme telles).

Cette stratégie du « diviser pour mieux régner » est redoutablement efficace, puisque, loin de prendre conscience que la classe bourgeoise l’exploite de bout en bout, et de s’unir avec les minorités sociales (dont les interêts sont en réalité bien plus compatibles), la classe moyenne se fait l’instrument de sa propre oppression en défendant le statu quo et en reportant la faute sur les plus démunis de pouvoir, et donc les moins à même d’y être pour quoi que ce soit. Il faut également souligner que cette façon de taper sur moins bien loti que soi relève également d’une façon de détourner l’attention sur son propre sentiment d’usurpation, à l’image des bullies qui désignent le mouton noir pour éviter que le harcèlement scolaire leur tombe dessus. On voit le même comportement chez certains membres des minorités sociales qui épousent et défendent les codes des classes dominantes pour bénéficier d’un moins mauvais traitement en se comportant en élève exemplaire qui récite la doxa hégémonique, au détriment de leur propre classe (comme le démontre Andrea Dworkin dans son livre les femmes de droite).

Ne nous y trompons pas : la bourgeoisie n’a aucune crainte de voir les minorités leur disputer les sommets, et pour cause. Mais la bourgeoisie ne serait pas ce qu’elle est si elle ne croyait pas elle-même à son propre mérite. Pour cette raison, elle se doit de lutter contre tout ce qui pourrait « changer la donne de la concurrence libre et non faussée », et qui serait donc susceptible de démentir sa vision de l’ordre du monde et de la légitimité de sa place dans celui-ci. Partant de ce principe, tout filet de sécurité sociale, toute mitigation de la précarité amoindrit le mérite, ou plutôt le prestige social, de ceux qui s’en sortent : dans ce cadre, ça n’est pas la rareté qui fait la valeur, mais bien la valeur qui fait la rareté, et le raisonnement circulaire est bouclé (cf, là encore : mythologie de l’effort).

Ça n’est donc pas tant une stratégie assumée comme telle, mais bien une conséquence matérielle et systémique de la pensée méritocratique, elle même le fruit de la lutte des classes. Parce que le système lui profite, la bourgeoisie se conçoit comme nécessairement plus méritante, et toute tentative de remédier aux inégalités amoindrit son prestige et remet en cause la pureté dudit système (qui est nécessairement bon tel quel puisqu’il lui profite, ou serait encore meilleur, et lui profiterait plus, si on encombrait moins l’expression des talents naturels par diverses mesures contre les inégalités : c’est le point de vue néolibéral qui considère qu’il faut créer un « homme nouveau » par le truchement de la concurrence et « d’adaptations » aux lois du marché, ce qui fait du néolibéralisme un spencérisme). De là émerge également la vision bourgeoise d’une opposition entre « égalité des chances », prétendument défendue par la droite, et « égalité de résultats » prétendument défendue par la gauche.

À l’image des membres de la classe moyenne qui fustigent les plus précaires, les prolétaires racistes, sexistes, LGBTphobes ont intégré les codes de la domination sociale, comme un avant goût du statut dont ils pensent qu’il leur revient de droit. Ainsi, au lieu de remettre en question la légitimité des injonctions sociales de genre qui leur font pourtant tant de tort, ils vivent comme une humiliation de s’en montrer indignes, et en reportent la faute sur des minorités : les femmes qui ne leur donnent pas le sexe dont ils ont besoin pour se montrer dignes de leur genre, les racisés qui « volent » les femmes qui leur reviennent de droit grâce à une hypervirilité fantasmée, et qui « volent » les emplois qui leur reviennent de droit par leur simple nombre, les hommes proféministes qui disent aux femmes ce qu’elles ont envie d’entendre pour les séduire déloyalement, etc.

C’est là une expression de leur masculinité toxique : parce qu’ils adhèrent à la notion que la virilité se démontre au détriment des autres hommes, ils ont intégré comme une humiliation sociale de n’être pas à la hauteur des standards de leur genre, au lieu de prendre conscience qu’indépendamment de ceux-ci, ils ont une valeur et une légitimité, et qu’ils sont dignes de respect et d’amour, mais que ça n’a rien d’un dû pour autant, et certainement pas parce qu’ils sont des hommes blancs hétéro-cisgenres. Assez ironiquement, le fait qu’ils le conçoivent comme un dû n’est sans doute pas étranger à leur difficulté à l’obtenir. Ils n’ont pas conscience qu’ils bénéficient de privilèges, et que leur frustration en est la démonstration la plus éloquente : comme la plupart des privilégiés, ils se comportent en enfants gâtés intolérants à la frustration.

Seulement voilà, ils croient à la validité de ces injonctions, et ils ont d’autant plus intérêt à y croire que celles-ci leur promettent un avenir meilleur tout en leur épargnant de se remettre en question : pour peu que ces satanées donzelles cessent de se piquer d’exiger d’être traitées en êtres humains et se contentent d’accomplir leur destinée de trophée social auprès d’eux, ils pourraient toucher du doigt une meilleure reconnaissance sociale et en être plus sereins, avouez que c’est tout de même rageant. Ils se moquent bien que ce système soit aussi illégitime qu’injuste, ce qui l’est à leurs yeux, c’est d’être privé de ses bénéfices, auxquels ils devraient avoir droit.

Et c’est là que tout l’attirail des idées réactionnaires trouve chez eux un accueil favorable : le contrôle social réprouvant la promiscuité des femmes leur serait bénéfique, tout comme la lutte contre l’immigration, qui limiterait la concurrence déloyale qu’ils imaginent subir. Derrière cette mentalité, il y a le patron des valeurs chrétiennes en filigrane du pater familias traditionnel qui a autorité sur son épouse, épouse qui idéalement ne pourrait pas divorcer, parce qu’elle lui appartient corps et âme, comme un objet décoratif qui ferait bien dans l’entrée.

Nulle surprise donc que ces hommes boivent les paroles d’un Jordan Peterson qui leur dit exactement ce qu’ils ont envie d’entendre, en leur brossant le portrait d’une société « idéale » où la monogamie serait obligatoire, ce qui serait prétendument un moyen de contrôler socialement la violence des hommes (pour un « debunk » savoureux de ces allégations farfelues, je vous recommande chaleureusement ce lien). Ils ne veulent pas lâcher prise sur ce monde dont ils auraient pu être les rois, en perdition à cause de ces satanés gauchistes et autres Social Justice Warrior « néomarxistes-post-modernes » (sic) qui s’acharnent contre les grands mythes fondateurs de la civilisation. Un joli petit ruban, et tout ceci est bien empaqueté comme prêt-à-penser expliquant l’ordre du monde, pourquoi on ne s’en sort pas mieux, et par la faute de qui.

L’antisémitisme anticapitaliste

Dans la grille de lecture masculiniste, c’est le féminisme qui représente l’idéologie dominante, instaurée de force par les instances dirigeantes. À cet égard, il y a lieu de s’arrêter sur l’antisémitisme latent derrière certains arguments, qui dépeignent ceux qu’ils appellent les « SJW » comme les idiots utiles de « la finance mondiale », instrumentalisés et financés par George Soros (ce que ne manquent d’ailleurs pas de souligner Eric Zemmour ou Valeurs Actuelles, entre autres). En quoi les minorités sociales, au delà de la notion absurde qu’elles aient seulement les moyens de dominer socialement (ce qui relève d’une contradiction définitoire), serviraient-elles les intérêts du capitalisme, on se le demande bien. Sans doute parce qu’ils considèrent que les luttes des minorités s’opposent à la lutte des classe, et qu’à cet égard elles tiennent lieu de détournement de sujet. Là où ils n’ont pas fondamentalement tort, c’est que le capitalisme, comme tous les systèmes de domination, récupère tout, et que les dominants sociaux savent eux-mêmes donner des gages superficiels d’inclusivité pour mieux défendre le statu quo, avec par exemple le tokenisme, ou le féminisme libéral. Leur naïveté politique et sociale leur fait déceler des intentions, dont les oppressions systémiques se dispensent fort bien, ce qui les pousse au complotisme, et tous les complotismes finissent tôt ou tard par verser dans une forme plus ou moins assumée d’antisémitisme. C’est également un reflet de la paranoïa inhérente à toute forme de privilège : les racistes ont le grand remplacement (avec le méta-complot des juifs qui l’instrumentaliseraient pour « affaiblir la race blanche »), la manif pour tous a la destruction de la cellule familiale (et au delà de la civilisation elle-même), les misogynes ont la revanche des misandres, voire la gynocratie effective. Pour les privilégiés, l’égalité ressemble toujours à une oppression.

La naturalisation de la virilité

La virilité est une construction sociale, malgré cela, la manosphere s’ingénie à développer quantités de théories biologisantes sur la masculinité : celle-ci dépendrait d’un taux de testostérone (plus on en aurait, mieux ce serait, et ce en dépit du fait qu’avoir trop de testostérone s’avère au contraire dangereux pour la santé et que son influence sur le comportement reste toujours à démontrer), les phyto-œstrogènes du soja auraient un effet féminisant sur les hommes (d’où l’injure « soy boy » des masculinistes à l’encontre des hommes pro-féministes), sans oublier le mythe du « mâle alpha », issu d’une observation erronée de loups en captivité (qui ne faisaient que reproduire la hiérarchie d’une meute familiale dans la nature en dépit du fait qu’ils n’étaient pas liés par le sang, faisant passer pour un couple alpha ce qui n’était qu’un couple parental). Les incels quant à eux en font une affaire de morphologie osseuse du crâne.

Ces théories farfelues et sans fondement répondent à un besoin : celui de trouver une solution technique à leur problème (à savoir séduire des femmes pour bénéficier d’une reconnaissance sociale), qu’il s’agisse d’éradiquer le soja de leur alimentation, de prendre des suppléments alimentaires pour augmenter leur testostérone, de suivre religieusement les techniques de séduction des Pick Up Artists, voire carrément de subir des opérations de chirurgie esthétique du crâne.

Naturellement, ce sont de fervents adeptes de la psychologie évolutionniste, à plus forte raison lorsqu’elle leur permet d’accorder à leurs convictions le vernis de l’autorité scientifique (largement usurpé, comme le collectif Zet-Ethique le souligne régulièrement).

Ce processus de naturalisation permet d’asseoir ces croyances dans un cadre considéré comme « rationnel », l’aspect technico-scientifique relevant à la fois de la performance de la masculinité, qui s’accapare le capital symbolique des sciences pour mieux asseoir sa domination, l’autoritarisme et la prétention de détenir l’exclusivité du réel étant là aussi des caractéristiques de la pensée réactionnaire (lire Querelles de clochers). Soulignons que le processus de naturalisation est au cœur du patriarcat et du blantriarcat comme le démontre Colette Guillaumin dans Sexe, race et pratique du pouvoir.

Les TERFs sont des mascus comme les autres

Il me faut ici insister sur la proximité du raisonnement des TERFs (pour Trans Exclusionary Radical Feminists, autrement soit dit les féministes transphobes), qui, à l’image des masculinistes envers les femmes et des racistes envers les personnes racisées, considèrent que les femmes trans (qu’elles persistent à considérer comme des hommes) usurpent indument ce qui devrait selon elles être réservé aux femmes cisgenres. Les mêmes causes produisent les mêmes effets : leur privilège cisgenre leur fait partir du principe qu’elles sont plus légitimes que les femmes trans, et donc l’égalité avec ces dernières ressemble à leur yeux à de l’oppression, ce qui là aussi relève de l’entitlement. Elles partagent d’ailleurs avec les hommes antiféministes les mêmes arguments obstructionnistes, et se montrent souvent complices envers eux, pour mieux s’opposer aux hommes proféministes. Particulièrement, à l’image des brocialistes qui nient bénéficier du privilège masculin au prétexte qu’ils subissent une oppression de classe, les TERFs se formalisent qu’on leur fasse valoir leur privilège cisgenre au titre des oppressions sexistes qu’elles subissent. Elles sont pourtant bien placées pour savoir que les oppressions sociales ne sont pas affaire d’intention, et que la seule façon de prendre conscience de ses biais est d’une part l’écoute humble et attentive des personnes concernées et de leurs alliés, et d’autre part la remise en question, puisque c’est ce qu’elle attendent des hommes. Toutefois, un défaut de cohérence semble les exonérer d’accorder la réciproque aux personnes trans.

Il est à noter que les TERFs adhèrent à la vision naturalisante du patriarcat que le traitement des femmes est le produit de leur biologie, et qu’à ce titre, les femmes trans ne peuvent être leurs égales. Pour autant, ça n’est pas la biologie, mais bien les rapports sociaux, qui sont à l’origine des oppressions sexistes.

Facebook ne censure pas moins les seins des femmes trans que des femmes cis. À cet égard, rappelons qu’Andrea Jones, femme transgenre du Tenessee, a été arrêtée pour exhibitionnisme après avoir dénudé sa poitrine en protestation du fait que le Department of Motored Vehicles lui ait refusé de changer son genre sur son permis de conduire… Aux yeux de la loi, elle est un homme, mais pas suffisamment pour avoir le droit d’être torse nu. On n’oubliera pas plus la béance du double standard de ces arguments biologiques qui, inexplicablement, ne semblent pas s’appliquer aux femmes cisgenres stériles ou en aménorrhée primaire, ainsi qu’aux femmes prépubères ou ménopausées (ou aux personnes intersexes de phénotype féminin qui ont toujours bénéficié d’une certaine légitimité de leur sexe et n’ont jamais transitionné), alors même que l’expérience des menstruations ou de la grossesse est opposée aux femmes trans pour invalider leur féminité (je souligne à cette occasion que l’inclusivité envers les femmes trans bénéficie aussi à ces femmes cisgenres).

On peut certes disqualifier ces cas d’un revers de main au prétexte qu’ils relèveraient de pathologies, ce qui, d’une part ferait de la féminité une expérience distincte de la maladie, et d’autre part, relève une fois encore de l’hypothèse ad hoc et du raisonnement circulaire : le pathologique a souvent été brandi pour consolider des normes sociales (comme ça a été le cas, par exemple, pour l’homosexualité, qui a figuré dans la liste des pathologies de l’OMS jusqu’en 1992). Le problème avec la vision binaire et rigide du sexe biologique, c’est qu’elle s’accommode fort mal des observations empiriques. Le sexe biologique relève d’un spectre qui suit une distribution bimodale, ce qui souligne qu’au delà du genre, la prétendue binarité du sexe biologique lui-même est une construction sociale : comme tous nos concepts, il est distinct des phénomènes qu’il décrit, et confondre la carte et le territoire aboutit facilement à des incohérences (lire le sexe comme construction sociale).

Autrement dit nous acceptons quelque part – et même hélas nous revendiquons parfois – que nous serions naturellement «femmes», toutes et chacune l’expression (exquise ou redoutable, suivant les opinions) d’une espèce particulière l’espèce femme définie par son anatomie, sa physiologie, et dont un des traits, au même titre que les seins ou la rareté du poil, serait une étrange caractéristique qui nous projetterait directement sur les murs des villes, en affiches géantes, en réclames et publicités diverses ; elle ferait «tout naturellement» que nos compagnons nous pincent les fesses et que nos enfants nous donnent des ordres. En somme les affiches, les pincements et les ordres sortiraient tout droit de notre anatomie et de notre physiologie. Mais jamais des rapports sociaux eux-mêmes.

Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir

Contrairement à ce que pensent les TERFs, ça n’est pas la biologie qui détermine le genre, c’est au contraire le genre qui exige et motive une justification biologique, par le truchement d’hypothèses ad hoc dont la psychologie évolutionniste a le secret. Au même titre que les masculinistes naturalisent la virilité par des considérations d’ordre biologique, le patriarcat (et les TERFs à l’unisson) légitime les rapports sociaux de genre par des différences « innées » dues à la biologie (et ce alors même que la séparation inné/acquis pour expliquer les comportements humains a aussi peu de sens que de chercher si la longueur ou la largeur est plus déterminante dans la surface d’un rectangle, lire Inné et acquis, déterminisme et politique). Ces différences étant immuables à l’échelle des vies humaines, l’ordre social qui s’en réclame ne l’est pas moins. Les rois se revendiquaient du droit divin pour légitimer leur pouvoir, le patriarcat se revendique du droit biologique pour légitimer le sien.

Pour toutes ces raisons, les TERFs se montrent bien plus des défenseuses du statu quo et les alliées objectives des masculinistes, y compris à leur propre détriment, que d’un quelconque changement de société. À cet égard, elles sont bien plus proches idéologiquement des féministes différentialistes que des féministes radicales et matérialistes. Pour une analyse en profondeur du sujet, on ne saurait trop recommander cette excellente vidéo de Contrapoints.

Une conscience politique chancelante

confusion des genres… (commentaire glané sur Facebook)

En essayant de prendre un peu de recul sur ces éléments, on peut voir se dessiner ce qui se cache derrière ces dérives. Avant tout, une grille de lecture individualiste, qui ne conçoit la solidarité que partant des autres vers soi-même, et non comme une voie à double sens. Ce qui fait qu’ils n’ont guère de solidarité de classe qu’envers ceux dans lesquels ils se reconnaissent, à savoir, d’autres hommes blancs hétéro-cisgenres aux revenus modestes, pour lesquels ils revendiquent également la solidarité des autres (et c’est là l’étendue de leur propre solidarité pour eux, qui leur bénéficie incidemment). Il faut souligner ici que les oppressions systémiques s’emploient à altériser les minorités sociales, à les représenter et les concevoir comme des êtres à part avec lesquels les dominants n’ont que peu de points communs, ce qui altère leur capacité à l’empathie envers elles. D’autre part, une culture et une conscience politique abyssales sur lesquelles se fonde un malentendu considérable sur ce qu’est censé incarner la gauche. C’est sur ce malentendu qu’ils se comportent comme le premier capitaliste venu, qui privatise les bénéfices et mutualise les pertes, autrement soit dit qui se comporte en parasite social (tout en désignant les moins bien lotis que lui comme les réels parasites…) Cette mentalité antisociale du « fuck you, got mine » qui conspue les impôts tout en trouvant légitime de bénéficier de subsides et d’infrastructures. Il ne suffit pas d’être prolétaire, ni même anticapitaliste, pour revendiquer l’idéologie progressiste. Leur confusion politique les pousse à croire que revendiquer de bénéficier de l’aide des autres tout en déplorant que d’autres soient aidés avant eux relève de la gauche, alors que c’est une mentalité égoïste caractéristique de la droite. Ça devrait quand même leur mettre la puce à l’oreille de voir qu’ils sont tout à fait d’accord avec la bourgeoisie qui désigne les minorités comme la source des problèmes de la classe moyenne… De fait, les éditorialistes d’extrême-droite qui écument les chaînes d’information continue et qui leur susurrent de quoi nourrir un peu plus leur amertume sont très loin d’être des prolétaires, leurs intérêts sont divergents et ils ne les poussent qu’à courir derrière un système dont ils ne seraient pas moins victimes. Au lieu d’œuvrer à la destruction des hiérarchies, ils les défendent en espérant y obtenir une meilleure place.

Alors, que faire ?

Ces populations ont intérêt à être de gauche et se font les idiots utiles de l’extrême droite. Il faut donc remédier aux causes de ces errements : développer leur empathie envers les minorités, leur culture, et leur conscience politique et de classe, y compris en dénonçant leurs lacunes, puisque ce sont les fondements qui pêchent chez eux et leur font lâcher la proie pour l’ombre au grand bénéfice de ceux là même qui les oppriment, à savoir les bourgeois. C’est précisément ce que fait Natalie Wynn sur sa chaîne YouTube Contrapoints : en reprenant les codes de l’humour cynique de la manosphère, en assumant sa vulnérabilité avec une autodérision parfois cruelle, ce qui inspire l’empathie, et en faisant la démonstration par l’exemple que c’est là la source de sa puissance, en faisant preuve d’une analyse pertinente qui tient compte de leur point de vue, parfois respectueusement, parfois en s’en moquant plus ou moins gentiment, le tout avec un soin notable sur la qualité tant du fond que de la forme, elle parvient à retourner comme des crêpes ses spectateurs qui arrivent masculinistes et repartent SJW 😉

Il faut souligner ici l’importance de la notion de plateforme : on ne peut reproduire l’exploit sur des forums et réseaux sociaux où la parole de chacun a autant de portée que celle des autres et où le rapport de force est indispensable, à moins de détenir les clés du lieu ou d’y dominer en nombre et de maîtriser parfaitement le sujet. C’est bien hors d’un dialogue, avec une hauteur de parole inégale, ou bien en privé, que les conditions permettent d’essayer de reproduire l’exploit de Contrapoints.

3 commentaires

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s