le tokénisme

Parce que le patriarcat, le blantriarcat et le capitalisme ont tous les opportunismes et récupèrent tout sans la moindre vergogne, ils ont la fâcheuse tendance de faire mine de s’approprier certaines valeurs progressistes pour ripoliner une façade défraîchie. Par exemple, pour répondre à un scandale portant sur les inégalités sociales, certaines entreprises n’hésiteront pas à nommer un membre d’une minorité sociale à un poste à responsabilité pour donner des gages d’inclusivité à l’opinion publique, voire pour se poser en parangon de vertu, le tout pour mieux ne rien changer en profondeur.

Cette pratique, d’une hypocrisie et d’un cynisme consommés, est appelée « tokénisme » par les milieux militants. De l’anglais « token » qui veut dire jeton, soit un gage symbolique, cela consiste à réduire un individu à ses appartenances identitaires et à le brandir en colifichet pour donner l’illusion d’être inclusif, dans le seul et unique but de se défendre d’accusations d’oppressions systémiques, ce qui est cruellement ironique, puisqu’il s’agit d’une oppression au prétexte de remédier à des oppressions, le tout pour mieux ne pas remédier aux oppressions, ajoutant l’insulte à la blessure.

Au delà de ces pratiques, on voit très fréquemment un tokénisme argumentatif de la part des réactionnaires. Ainsi, ils vont brandir un membre d’une minorité qui dit et pense la même chose qu’eux pour se réfugier derrière et s’exonérer de toute pensée discriminatoire : si on dit la même chose qu’une femme/une personne racisée/une personne LGBTQIA, résolument nul ne peut décemment taxer ces propos de sexistes/racistes/LGBTphobes… Voire ! Les partis de droite, ici et ailleurs, ont une fâcheuse tendance d’ériger en gage d’inclusivité les rares membres de minorités qu’ils comptent en leur sein, le tout pour mieux défendre des politiques qui leur font du tort.

Des membres de minorités sociales qui défendent le statu quo, il y en a toujours eu, parce que c’est justement un des effets de la domination : certains internalisent leur propre oppression et pour bénéficier de “bons points” de la part de dominants, ceux-ci doivent aligner leurs intérêts. C’est aussi une méthode de survie en soi, certes au détriment de leur propre communauté, mais c’est là toute l’abjection de la domination sociale : faire des dominés les agents zélés de leur propre aliénation (l’ouvrage Les femmes de droite d’Andrea Dworkin se consacre à cette question). Au delà, la prise de conscience des oppressions n’est pas toujours évidente, parce qu’il y en a beaucoup qu’on peut simplement réduire à de simples conflits interpersonnels. Ainsi, une personne racisée n’a aucun moyen de déterminer si on lui a refusé un poste en raison de sa couleur de peau : ça n’est qu’en collectivisant les témoignages que certaines oppressions peuvent être dévoilées. De même, c’est en partageant leurs expériences que les membres des minorités sociales peuvent prendre conscience du fait que ces vécus n’ont rien d’unique, et partant, d’en forger une conscience politique. Croire que les minorités sociales sont monolithiques et univoques, au demeurant, c’est précisément le fondement de toutes les idées préconçues à leur sujet.

Du temps de l’esclavage, il y a eu des esclaves pour dire que l’esclavagisme était une bonne chose. Qui verrait cela comme un argument en faveur de l’esclavage aujourd’hui ? Et qui ne verrait pas une indécence achevée dans le fait qu’un blanc se prévale des propos de tels esclaves pour défendre l’esclavagisme et prétendre s’épargner toute critique ? 

Une forme de tokénisme bien connue, c’est le fameux « je ne suis pas raciste : j’ai un ami noir » (argument rigoureusement aussi absurde sur la forme que « je ne suis pas sexiste : ma mère est une femme »), qui exploite la couleur de peau de l’ami comme un bouclier rhétorique, démontrant par là même ce qu’il pensait démentir (ça ne doit pas être drôle tous les jours pour ledit ami…)

Le tokénisme prend bien d’autres formes (par exemple dans les œuvres de fiction avec des membres de minorités sociales sempiternellement réduits à cette seule caractéristique et relégués au rang de faire-valoir du protagoniste, ou dans la fétichisation de la part d’alliés), il y aurait bien d’autres choses à dire sur le sujet, mais voilà au moins de quoi attirer votre attention dessus.

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