« Vous refusez le débat »

Disons le tout net, histoire de solder la question d’emblée : oui, il y a des questions dont nous refusons de débattre, et non, ça n’a rien d’illégitime ni d’antidémocratique en soi.
Précisément, les constitutions des diverses démocraties délimitent le cadre de ce qu’il est admissible ou non de débattre, ou de soumettre tant à l’autorité de l’état qu’au suffrage populaire. À ce titre, refuser certains débats est en soi au cœur de toutes les démocraties.

Nous refusons de débattre de la légitimité de certains principes, comme l’égalité des genres, de même que nous refuserions d’envisager des raisons « légitimes » de légaliser l’esclavage : nulle velléité tyrannique derrière ce refus, que nous assumons parfaitement (et que nous espérons que tous partagent sur la question de l’esclavage )

D’autre part, les faits ne sont pas sujets à débat : les hommes sont responsables de plus de 90% des violences sexistes et sexuelles, les femmes occupent 2/3 des emplois précaires, etc. Vous pouvez éventuellement discuter de la fiabilité de certains chiffres, auquel cas il vous faudra présenter des résultats contradictoires au lieu de vous armer de votre seul biais de confirmation et de l’argument d’incrédulité : si vous êtes libres de ne pas accorder de crédit à des chiffres, ça ne suffira pas à démontrer qu’ils sont faux.

Au delà même de ces questions de principes et de faits, on peut débattre, le cas échéant, des mesures à prendre et de leurs modalités d’application. On aimerait beaucoup voir des propositions de nos contradicteurs pour trouver des solutions aux problèmes que nous mettons en avant, malheureusement ils semblent uniquement intéressés à débattre de la réalité de ces problèmes, ou de la nécessité d’y faire quoi que ce soit (débat qui est nécessairement stérile).

Cependant, il ne faudrait pas imaginer que le débat serait un quelconque dû : on peut donner son consentement au débat, comme on peut le refuser, ou le retirer, selon qu’on considère que les conditions y sont propices ou non. On peut très bien ne pas s’en sentir le courage momentanément, on peut très bien considérer que ce serait une perte de temps, que l’interlocuteur a fait preuve de trop de mauvaise foi, ou qu’il a été trop injurieux, pour qu’on continue à se prêter à une mascarade de bonne grâce, etc.

Derrière cette injonction au débat, il y a une forme de chantage : nous nous voyons sommés de faire tout notre possible pour convaincre nos interlocuteurs, faute de quoi ce serait la démocratie qu’on assassine. Ce procédé nous met en charge de leur conscience politique, et là aussi il faut le dire de façon très candide : nous ne sommes pas leur papa, ni leur Jiminy Cricket, et nous ne sommes pas non plus de la police de la pensée. Nous n’avons aucun problème à ce qu’il reste des gens qui ne sont pas convaincus par nos valeurs, nous le tolérons très bien : la démocratie implique aussi de coexister avec des gens qui ne partagent pas nos opinions. Nous nous exonérons de cette charge d’autant plus volontiers que c’est un des moteurs du sealioning, une méthode qui consiste à harceler de questions faussement ingénues, qui reflètent bien plus la recherche d’une opportunité de contredire qu’un désir sincère de comprendre.

Au delà, il serait naïf de croire que le militantisme politique se résume à de vaines tentatives de convaincre son interlocuteur. Vous noterez d’ailleurs que les débats politiques qui se soldent par une évolution complète d’un des deux points de vues sont particulièrement rares, ça n’est donc pas l’enjeu, tout au plus s’agit-il de faire pencher la balance de son côté pour la partie indécise de l’auditoire. Résumer le débat politique à un simple jeu de négociations pour tomber d’accord sur le plan des idées pures, c’est tomber dans le mythe libéral du « libre marché des idées », qui prétend que ce sont les meilleures idées, ou les meilleurs arguments, qui finiront par prévaloir. Cette vision naïve considère les humains comme des êtres purement rationnels, dénués d’affects, de passions, de désirs propres, d’habitus, d’intérêts contradictoires, et fait l’impasse sur la nature profondément conflictuelle de la politique, où in fine, ça n’est pas celui qui a les meilleurs arguments qui obtient gain de cause, mais bien celui qui aura su instaurer un rapport de force suffisamment contraignant pour qu’il devienne dans l’intérêt même de la partie adverse de tenir compte de ses revendications et de trouver un compromis. Ce qui permet à chacun de conserver ses croyances comme il l’entend, tout en faisant en sorte que le système soit le plus tolérable possible pour le plus grand nombre.

Et oui, ça aussi, ça fait partie du processus démocratique, d’autant plus que cela respecte la liberté de conscience.

Ne reprochez plus à vos interlocuteurs de « refuser le débat », c’est un argument pourri. Si vous voyez d’autres personnes faire ce reproche, n’hésitez pas à leur partager ce lien 

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