« Prouvez que le patriarcat existe »

Ce serait réifier le patriarcat, qui n’est pas une « chose », mais un concept permettant d’expliquer le rapport de domination entre hommes et femmes. Il est élaboré sur un raisonnement inductif (comme l’ont été la loi de la gravitation d’Isaac Newton, la tectonique des plaques ou l’évolution des espèces).

Comme tous les modèles théoriques, celui-ci est approximatif et imparfait, et soumis à de nombreuses améliorations au fil du travail scientifique pour mieux tenir compte des observations, mais le modèle est distinct du phénomène qu’il décrit, et il ne faut pas confondre la carte et le territoire : le patriarcat n’a comme existence propre que celle du concept, tout comme la théorie de la relativité, il n’a de pertinence que dans sa capacité à être conforme aux observations et à les expliquer.
Vous êtes libres d’adhérer ou non à cette grille de lecture, et il est concevable d’en trouver de meilleures, mais si vous la rejetez il faut proposer un autre modèle explicatif des rapports sociaux qui soit au moins aussi fécond et efficace. C’est comme ça que fonctionne l’avancement des théories scientifiques.

Le seul modèle explicatif concurrent présenté au patriarcat, c’est la méritocratie : les hommes sont mieux lotis parce qu’ils sont plus compétents, qu’ils font plus d’efforts, ou qu’ils ont plus de talent. Cette vision est en soi sexiste et relève d’un raisonnement circulaire, en plus d’être fondé sur le biais cognitif de la croyance en un monde juste. C’est justement ce raisonnement qui tient lieu de la prophétie auto-réalisatrice du patriarcat : il est légitime de conclure que les hommes sont plus compétents, puisqu’ils bénéficient d’avantages, et il est légitime d’avantager les hommes puisqu’on part du principe qu’ils sont plus compétents. Or pour considérer que le système est juste, il faut écarter d’autres éventualités, comme la triche, ou le simple hasard (éventualités dont la prévalence est pourtant amplement établie). C’est parce qu’on part du principe que le système est nécessairement juste qu’on ne peut qu’arriver à la conclusion qu’il est juste. Lorsqu’on analyse les inégalités sociales dans les faits, on constate qu’elles ne sont en rien le reflet d’un mérite quelconque. Le modèle de la méritocratie ne peut donc prétendre valoir celui du patriarcat, et encore moins le supplanter.

La croyance en un monde juste est un raisonnement biaisé, mis en évidence par la psychologie sociale, qui part du principe que chacun obtient ce qu’il mérite, et que chacun mérite ce qu’il obtient. C’est parce qu’on part du principe que le monde est régi par une sorte de « justice karmique » qu’on accuse notamment les victimes de viol d’avoir une responsabilité dans leur infortune, ce qui ajoute de l’injustice à l’injustice, tout ça pour sauvegarder sa croyance que le monde est juste ! C’est une pensée réconfortante qui nous donne une place légitime dans le monde et qui écarte l’idée angoissante que nous sommes les jouets du hasard et de l’arbitraire, mais cette pensée est néanmoins fausse, et son corollaire n’est guère plus rassurant, puisqu’il implique que ceux qui meurent de faim et de froid ont « mérité » leur funeste destinée…

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