Whataboutisme

Il est très fréquent que, lorsque les féministes pointent du doigt une oppression sexiste, des hommes répondent en invoquant un tout autre problème qui les touche plus ou moins directement (par exemple, les hommes qui meurent à la guerre). Ils soulignent que les féministes ne se préoccupent pas du problème en question, et dénoncent un double standard : puisque les féministes ne font rien pour les hommes qui meurent à la guerre, elles sont donc hypocrites et ne veulent pas l’égalité.

Il s’agit là d’un argument fallacieux, une version dérivée du sophisme dit du « tu quoque » (« toi aussi » en latin), qui consiste à retourner la critique à l’envoyeur. Au lieu de répondre à la critique, on retourne l’échiquier et on met en accusation l’accusateur, ou on considère que l’un dans l’autre ça se compense et que tout est donc parfaitement équilibré.

Dans cette version du sophisme, on parle de « whataboutisme », de l’anglais « what about… ? » (« qu’en est-il de… ? ») répondu à l’envi face à une critique pour mieux détourner le sujet. Originellement, cette réponse du berger à la bergère a connu les faveurs de l’URSS, qui répondait aux critiques américaines sur les libertés individuelles par d’autres critiques sur l’impérialisme américain ou la violence du capitalisme. Plus récemment, Fox News et Donald Trump se sont également illustrés par cette rhétorique fallacieuse : pour ne donner qu’un exemple, interrogé sur les violences de l’alt-right à Charlottesville, Trump demande « what about the alt-left ? ». Comme on le voit, il s’agit surtout d’une façon de détourner la critique sans jamais avoir à y répondre. C’est également une façon de créer de fausses équivalences. Et ça ne résout strictement rien.

Le whataboutisme fabrique de toute plèce un double standard. Il suffit d’en conserver la logique en la déportant pour le réaliser : le meurtre de John Kennedy est-il équilibré par l’assassinat de John Lennon ? La famine est elle compensée par le réchauffement climatique ? Si Arthur a volé une bille à Zoé, est-ce que tout va pour le mieux sachant que Martin a donné un coup de pied à Arthur ? Un cambrioleur doit-il être acquitté au prétexte que d’autres commettent des crimes en série ? Les anglophones ont une expression toute trouvée pour ce genre de situations : « two wrongs don’t make a right », deux mauvaises actions n’en font pas une bonne.

L’hypocrisie est bien plus à voir dans ce procédé : les hommes qui y ont recours ne « militent » pour le problème qu’ils présentent qu’en réponse à une critique féministe, et ne l’évoquent jamais ailleurs et ne font strictement rien pour changer ce problème qui les préoccupe prétendument. Mieux encore, ils y voient une légitimation du statu quo : si les hommes tolèrent l’injustice qu’ils subissent, les féministes peuvent bien en faire autant au lieu de nous rebattre les oreilles avec leurs histoires. On fera observer à ceux là que leur docilité à subir des injustices sans broncher n’engage personne d’autre à en faire autant, et qu’ils auraient meilleur compte à prendre exemple sur les femmes plutôt que d’enjoindre ces dernières à faire comme eux. S’ils ne le font pas, c’est bien qu’ils doivent y trouver leur compte…

Là où c’est totalement absurde, c’est que non seulement les problèmes en question sont du fait d’autres hommes et non des femmes, mais qu’en outre ceux-ci ne font strictement rien pour consoler les femmes du sort qu’elles subissent ni leur en rendre réparation. C’est un peu comme si on répondait à ces hommes « ok les hommes meurent à la guerre, mais les japonais ont subi l’accident de Fukushima ». Il y aurait bien d’autres choses à dire spécifiquement sur l’argument des hommes qui meurent à la guerre (comme le fait que les derniers appelés du contingent sont nés avant 1979, que la guerre d’Algérie fut la dernière où sont intervenus des appelés, que l’armée s’est professionnalisée depuis sur la base du volontariat et que les femmes peuvent désormais s’y engager, ou encore que les femmes civiles n’ont pas moins péri sous les balles lors des guerres), mais c’est loin d’être la seule « inégalité » dont les hommes souffrent et qui sont mises en avant par les masculinistes pour défendre le statu quo.

Par exemple, ils soulignent que les féministes ne s’émeuvent guère de la disparité de genre dans les métiers physiquement éprouvants (ouvrier de chantier, déménageur, éboueur…), semblant s’étonner que les féministes cherchent plus à résoudre les inégalités en leur défaveur que de subir un sort un peu plus difficile par sens de la justice sociale, comme s’il ne l’était pas déjà suffisamment… Ce que les masculinistes occultent fort commodément, c’est que les hommes qui exercent ces métiers bénéficient toujours d’un privilège masculin, et que les femmes qui les exercent aussi (car il y en a) subissent d’autant plus le sexisme. Il faut également souligner que les féministes dénoncent également nombre de torts que les hommes subissent à cause du patriarcat, comme la masculinité toxique ou l’homophobie qui leur infligent bien des souffrances inutiles (y compris aux hommes hétérosexuels d’ailleurs). On attend toujours de voir des masculinistes leur rendre la politesse en prenant fait et cause pour les femmes… nous sommes au contraire très loin du compte.

Si vous avez recouru au whataboutisme, ne le faites plus, c’est un argument pourri. Si vous voyez d’autres personnes le faire, n’hésitez pas à leur partager ce lien 

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