« Vous ne diriez pas ça sur les musulmans »

Lorsqu’on évoque le privilège masculin, on voit régulièrement des intervenants tenter de poser les hommes blancs hétéro-cisgenres en minorité opprimée, en faisant des transpositions hasardeuses des arguments féministes sur des minorités ethniques, pensant par là même démontrer leur caractère odieux et irrecevable. On souligne qu’avec les mêmes raisonnements, on ferait des amalgames entre musulmans et terroristes (ou pire encore, on dénonce un double standard en se plaignant d’être traité de raciste quand on se prête à ce jeu).

Ce faisant, ils démontrent surtout qu’ils n’ont pas compris ce qui fait des discriminations envers les minorités leur spécificité et ce qui les rend condamnables : le rapport de domination. Sans cette spécificité, les discriminations (au sens littéral de « distinction ») n’ont aucun caractère répréhensible, et la société civile procède à de nombreuses discriminations parfaitement légitimes et acceptées suivant divers critères. Par exemple, le critère arbitraire de l’âge pour la majorité légale, ouvrant l’accès à divers droits et devoirs, ou celui de la citoyenneté qui exclut les ressortissants étrangers de différents droits, ou celui du handicap qui donne droit à des aides ou des places réservées (y compris à hauteur de 6% de la masse salariale des entreprises de plus de 20 salariés, du moins en théorie…). Nul ne se formalise de ces disparités de traitement, qui constituent pourtant en elles-mêmes des discriminations.

Lorsque les féministes dénoncent les agissements des hommes en tant que groupe social, par exemple en soulignant qu’ils sont les auteurs de 90% des violences sexistes et sexuelles, on a systématiquement droit à ces comparaisons douteuses. Cette analogie est fallacieuse à plus d’un titre.

D’une part, les musulmans sont très loin d’être responsables de 90% des attentats comme les hommes le sont des violences sexistes et sexuelles. C’est même cruellement ironique : les hommes blancs sont responsables de bien plus d’attentats que les musulmans (aux USA, entre 2008 et 2016, il y a eu deux fois plus d’attentats et tentatives d’attentats de la part de terroristes d’extrême droite que de la part de terroristes musulmans). Notons au passage qu’on met en avant la piste du « déséquilibre psychologique » à mesure de la baisse du taux de mélanine dans la pigmentation de l’auteur d’un attentat…

D’autre part, même en admettant que les musulmans soient responsables de 90% des attentats, ils représentent une minorité sociale dans les sociétés occidentales (il est utile de souligner qu’en France, les musulmans sont entre 6 et 8% de la population, en dépit de l’espace médiatique considérable qui leur est consacré). À ce titre, ils ne bénéficient pas du même pouvoir (social, économique, politique, juridique, médiatique, symbolique) et peuvent donc faire l’objet d’oppressions sociales, ce qu’on ne manque d’ailleurs pas de leur infliger. C’est bien cette spécificité qui rend l’amalgame intolérable, puisque celui-ci entraîne des discriminations illégitimes et des oppressions sociales. C’est précisément parce que les hommes blancs dominent la société qu’ils ne peuvent faire l’objet d’aucune oppression, aucune autre catégorie sociale n’est susceptible d’exercer sur eux un pouvoir auquel ils ne peuvent échapper : l’amalgame ne conduit à aucune oppression.

C’est bien là où il y a une forme d’indécence dans la comparaison : les hommes blancs se servent des oppressions de minorités (dont ils sont eux-mêmes les oppresseurs en tant que groupe social) comme d’un bouclier rhétorique. Le vécu souvent douloureux de ces minorités mérite sans doute plus de respect, ça n’est certainement pas là sa vocation. Il faut ici faire une mention particulière aux petits malins qui croient pertinent de laisser entendre sur internet qu’ils ne sont peut-être pas des hommes cisgenres, le procédé est parfaitement méprisable. D’autre part, cela souligne à quel point les hommes blancs hétéro-cisgenres n’ont pas la moindre idée de ce qu’implique l’oppression, et dévoilent par là même leur privilège. On gagnerait à se souvenir du slogan « Si tu veux ma place, prends mon handicap »…

On rétorquera que l’amalgame fait toujours nécessairement subir une injustice de forme, si minime soit-elle, aux hommes blancs qui sont innocents d’infliger de quelconques discriminations envers les minorités. Voire ! Quand bien même ne prenons nous pas une part active aux oppressions, nous n’en bénéficions pas moins passivement, à de nombreux égards. Par exemple, il est amplement démontré qu’un homme blanc a plus de chances d’obtenir un entretien d’embauche, à CV égal, qu’un homme racisé. Les femmes occupent les 2/3 des emplois précaires. Les hommes blancs sont structurellement avantagés par les oppressions mêmes que subissent les minorités. C’est là une injustice de fait, qui n’est certainement pas compensée par l’injustice de forme dont ils se plaignent, d’autant moins s’ils acceptent passivement d’en bénéficier, se rendant tacitement complices du système.

Ceux qui auront à cœur de renoncer à autant de privilèges qu’il leur est possible (et il est impossible de se priver de tous), eux, ne verront aucune raison de se formaliser de ces « amalgames », qui sont un bien maigre tribut, d’autant qu’ils ont une pertinence politique : ils permettent de mettre en évidence le rapport de domination dont les hommes blancs bénéficient, et c’est justement lui dont ceux là ont à cœur de se défaire par sens de la justice sociale.

En tant qu’hommes blancs, nous avons la particularité de ne nous percevoir que comme des individus, de ne pas nous voir agir comme les membres d’un groupe social, ce que nous sommes, et ce que nous faisons pourtant, sans le savoir. Nous nous inscrivons dans des rapports de domination, que nous le voulions ou non. Nous ne sommes pas responsables de cet état de fait, ça ne fait pas de nous d’odieux individus par essence contrairement à l’homme de paille dont les antiféministes ne se lassent pas, mais nous sommes responsables de ce que nous en faisons. Il nous appartient de faire mieux, y compris dans notre propre intérêt : le bonheur n’est pas un jeu à somme nulle, nous sommes plus heureux quand les autres le sont aussi.

Si vous vous comparez à des minorités pour vous plaindre d’oppressions imaginaires, ne le faites plus. Si vous voyez des hommes blancs hétéro-cisgenres le faire, n’hésitez pas à leur envoyer ce lien 😉

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