« Vous desservez votre cause »

Cet argument est par essence paternaliste : celui qui le profère pense être plus capable de déterminer qu’autrui là où serait son propre bien, et se permet de le faire à sa place. Il se voit comme tuteur de l’autre, qui est moins compétent et moins « lucide ». Au lieu de lui reconnaître sa légitimité à déterminer lui-même comment mieux défendre ses droits en toute autonomie, il intervient pour se poser en mieux-sachant.

C’est un argument présenté par les blanc·he·s envers les raclsé·e·s, les hommes envers les femmes, les hétéro-cisgenres envers les LGBT, c’est un propos énoncé depuis une position de domination, et c’est un acte de domination en soi, qui n’envisage pas que les militant·e·s ont bien plus d’expérience et de compétence sur ces questions. C’est une posture arrogante et présomptueuse.

Au delà, c’est un propos parfaitement paradoxal, puisque ces conseils non-sollicités sont souvent généreusement dispensés par des adversaires revendiqués de la cause en question. De quoi être dubitatif sur la sincérité et l’efficacité de la recommandation…

Enfin, c’est souvent du tone policing, qui consiste à reprocher la façon dont la cause est défendue, sans envisager que la véhémence avec laquelle on la défend soit légitime ou efficace. Si le propos est que le militantisme ne dérange personne, on ne s’est pas interrogé sur les ambitions de celui-ci : il /doit/ déranger, faute de quoi il ferait aussi bien de ne pas exister. La politique c’est avant tout un rapport de force, donc désolé, on n’a pas fini de déranger le petit confort moelleux de certains.

Ce que dit cet argument, c’est qu’on prend trop celui qui le dit à rebrousse-poil, qu’au lieu de le convaincre de nous prêter main forte, ça le vexe et fait de lui un opposant (une variante c’est « vous divisez les gens, vous les montez les uns contre les autres »). Ce serait partir du principe que convaincre est l’objectif, et donc que les moyens mis en œuvre pour l’atteindre sont « contre-productifs ». Mais ce qu’il ne semble pas envisager, c’est qu’il était déjà un opposant, mais qu’il pouvait se permettre de l’ignorer jusque là : on ne fait donc que dévoiler les oppositions politiques. Il est au contraire heureux et salutaire qu’elles s’assument mieux plutôt que de rester dans une douce illusion de consensus mou : on ne peut avoir de débat politique digne de ce nom qu’à partir du moment où le conflit est révélé pour ce qu’il est et que les forces en présence peuvent se jauger. Nous ne voulons pas d’un soutien qui se monnaye contre un peu de confort, si vous avez besoin d’une compensation ou d’une récompense, c’est un bien piètre soutien de mercenaire qui s’inversera dès qu’il y aura plus offrant. Merci, mais sans façon.

Là où ça confine à l’absurde, c’est que le « soutien » en question s’obtient au prix de renoncer à des revendications… drôle de notion du soutien ! Comment ces précieux alliés comptent-ils savoir quoi faire pour aider si leur soutien s’obtient à la condition expresse de ne rien reprocher aux hommes, exactement ? Il faut peut-être considérer que l’insigne honneur de compter untel ou untel dans les rangs de ses partisans n’est pas une fin en soi, d’autant moins s’il faut dénaturer sa lutte pour en bénéficier. Dans le meilleur des cas, on ne nous propose qu’un jeu de dupe : « dis moi ce que j’ai envie d’entendre pour que je sois convaincu », ce qui ôte d’un côté toute responsabilité politique à celui qui fait cette injonction, et de l’autre toute autonomie politique aux enjoints, qui doivent au final se conformer à ce que l’autre pense déjà au prétexte de le « convaincre ». En fait de soutien, il s’agit plutôt d’un chantage, qu’il faut remettre dans le bon sens : « si tu n’abandonnes pas ta revendication, je serai ton adversaire idéologique, si tu l’abandonnes, je ne m’opposerai pas autant ».

Si vous avez déjà dit « vous desservez votre cause » (ou une de ses variantes), ne le faites plus, c’est un argument pourri. Si vous voyez d’autres le dire, n’hésitez pas à donner le lien de cette publication pour y répondre 🙂

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