« Il y a plus grave »

Imaginez : vous vous investissez pour militer contre une injustice qui vous tient à cœur, et quelqu’un débarque et se contente de vous dire que ce qui vous importe n’est pas assez grave à ses yeux pour justifier d’y faire quoi que ce soit, que vos priorités ne sont pas les bonnes, que les siennes sont de toute évidence bien meilleures et que vous devriez arrêter de défendre votre cause pour défendre celle qui a sa préférence. Vous trouveriez ça convaincant ?

Imaginez qu’un militant pour la lutte contre le cancer se pointe à une réunion de militants pour la lutte contre le SIDA et leur dise qu’il vaudrait mieux qu’ils luttent contre le cancer.

« Il y a plus grave » est un argument obstructionniste qui est opposé à absolument /toutes/ les revendications militantes, quelles qu’elles soient. Parce que de fait, il y a toujours plus grave, selon les points de vue.
D’une part, cette phrase pose le locuteur comme le juge de ce qui devrait ou non être prioritaire, ce qui est purement subjectif (et ce qui le pose arbitrairement en mieux sachant). Qui est légitime pour poser l’ordre prioritaire des causes, et selon quels critères ? Les famines, les épidémies, les guerres, le réchauffement climatique, il y a l’embarras du choix. Et si le propos est de dire qu’on ne doit s’attaquer à aucun autre problème tant que ceux là ne sont pas résolus, alors il s’agit surtout d’un vibrant appel à l’inaction, et une défense du statu quo qui s’ignore.
Sans surprise, les hommes qui ne subissent pas les effets du patriarcat ne voient pas le problème et considèrent que ce sont là des peccadilles, c’est très facile quand on n’a pas à les subir au quotidien, et ce d’autant plus quand ça nous profite.

Imaginez qu’un avocat de la défense plaide que, certes, son client a cambriolé une banque, mais que ce n’est rien à côté d’un serial killer, et qu’il faut donc relaxer son client… « il y a plus grave » c’est donc une forme spécifique du whataboutisme : un moyen de détourner le sujet en attirant l’attention sur tout autre chose sans répondre au problème posé. Une autre variation de l’argument consiste à dire « c’est pire en Afghanistan », comme si, là aussi, ça devait être d’une consolation quelconque pour les problèmes bien français (on notera également les relents colonialistes de ce type de propos). On n’hésite d’ailleurs pas à reprocher aux féministes de ne rien faire pour aider les afghanes, là encore pour leur imputer une hypocrisie (histoire de ne pas s’encombrer d’un sens quelconque du ridicule).

crédit image :Allan Barte

Au delà, si on ne comprend pas les enjeux des revendications, on a d’autant moins de latitudes pour juger en quoi elles sont inconséquentes. Il faudrait, a minima, comprendre la logique derrière ces revendications, et les effets qu’elles visent, pour en mesurer la portée. Si on prend l’écriture inclusive par exemple, qui fait typiquement l’objet de ces reproches, il faut comprendre qu’elle a pour objectif de lutter contre l’invisibilisation des femmes dans le langage, en partant du principe que le langage est le cadre de la pensée, et qu’une pensée dont les femmes sont structurellement effacées ne permet pas de les considérer comme des égales. À ce titre, c’est une des structures qui conduisent à nombre de discriminations tout à fait sérieuses, bien loin de la lubie qu’on attribue à cette initiative. On peut ne pas adhérer à ce raisonnement, mais on ne peut pas discuter du fait qu’il a des ambitions qui dépassent le seul cadre du langage. Il ne s’agit là que d’un exemple, d’autres choses, comme le manspreading ou le manterrupting connaissent les mêmes mauvais procès pour les mêmes mauvaises raisons : si on part du principe que c’est secondaire (voire n’importe quoi) sans même avoir cherché à comprendre les enjeux derrière ces revendications, on ne sait tout bêtement pas de quoi on parle, et on agit avec l’assurance que confère l’ignorance pour terrasser un homme de paille.

On voit parfois un argument assez pernicieux en complément : nous décrédibilisons le mouvement en luttant pour des questions parfaitement secondaires, nous galvaudons notre propre lutte, pourtant si noble et qui mérite bien mieux (ce qui est une variation de l’argument pourri « vous desservez votre cause » sur lequel je me suis déjà arrêté)… Il est assez surprenant de voir des « partisans » du dimanche dont l’investissement se résume à… dire qu’ils sont globalement d’accord mais que quand même « elles exagèrent », venir faire la leçon à des militantes au long cours, qui ont tracté, battu le pavé par tous les temps, pétitionné, collé des affiches, sensibilisé, débattu, lu et écrit de nombreux ouvrages savants, mis en place des chaînes de solidarité, bref, qui ont façonné le mouvement féministe à la sueur de leur front, et reprocher à ces dernières de dévoyer ledit mouvement et s’en poser comme les gardiens légitimes qui sauraient mieux quoi en faire. Parce que le privilège masculin confère une illusion de compétence à ceux qui en bénéficient, l’effet Dunning-Kruger (qui fait que la confiance en soi est inversement proportionnelle au degré de maîtrise d’un domaine) faisant le reste.

Et de donner des exemples de domaines plus importants : les violences conjugales ou l’écart salarial, comme si les féministes ne s’investissaient pas /aussi/ sur ces sujets (la preuve en est : si ces gens peuvent donner ces exemples, c’est bien parce que des féministes ont suffisamment fait pour sensibiliser les gens là dessus pour que leurs critiques en soient conscients…)

Enfin, la plus grande contradiction vient des opposants eux-mêmes : s’il y a plus grave, pourquoi dilapider son précieux temps à s’opposer à ces revendications plutôt que de l’investir dans les luttes qui sont données en exemple ? Selon toute vraisemblance, parce qu’il n’est pas plus question pour eux de militer pour ces causes, ils se contentent de jouer les arbitres des élégances, sans compétence ni mandat pour le faire. C’est donc une tartufferie absolue que de prétendre mieux savoir comment faire avancer la cause, et de prétendre en être de meilleurs défenseurs.
Si vous avez déjà dit « il y a plus grave », ne le faites plus, c’est un argument pourri. Si vous voyez d’autres personnes le dire, n’hésitez pas à leur partager ce lien 

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