L’illusion de neutralité

On commence fort heureusement à le savoir : il ne suffit pas de se réclamer de la rationalité pour en être un digne représentant, et ce d’autant moins que bien rares sont ceux qui se revendiquent de l’irrationalité. Pire encore, c’est sans doute quand on se croit le plus exempt de tout biais qu’on y est le plus vulnérable. D’où la saine attitude du doute, y compris de soi-même, qui protège des certitudes quasi-religieuses, et qui est censément le credo de la communauté sceptique.

Pourtant, on voit nombre de sceptiques se réclamer sans la moindre vergogne de la neutralité et de l’objectivité, comme si ces notions étaient un tant soit peu accessibles, et comme si s’y croire parvenu n’était pas un signal d’alarme suffisant en soi. Il me parait crucial de mettre à mal cette vue de l’esprit, à plus d’un titre.

Le sujet est d’autant plus épineux qu’il est parfaitement paradoxal. Il revêt à certains égards un caractère trivial : il n’y a pas besoin d’insister beaucoup pour que chacun admette que la neutralité ne peut au mieux être qu’un objectif. Mais dès lors qu’il s’agit de reconnaître un partisanisme quelconque, on en revient bien vite à revendiquer la neutralité, tant il est difficile d’admettre qu’on n’agit surtout que selon ses appartenances sociales. C’est la pilule amère de la sociologie qui entame nos précieuses individualités en révélant à quel point celles-ci se conforment avant tout à des prescriptions sociales, auxquelles nous adhérons parfois sans même nous en rendre compte, souvent par ignorance d’autres idées ou inconscience de leur légitimité. Il y a quelque chose de violent et de révoltant, en soi, à voir ses propres choix réduits à des déterminismes qui nous dépossèdent de nos propres parcours. Et autant le dire d’entrée de jeu : nombre d’hommes, de blanc·he·s, de personnes hétérosexuelles et de personnes cisgenres vont probablement être heurté·e·s à la lecture de cet article, comme c’est souvent le cas lorsqu’on met en évidence leurs privilèges sociaux. À ceux là, je demanderai un effort particulier de remise en question (l’esprit critique n’étant jamais aussi bien appliqué qu’à ses propres idées). S’ils y parviennent, c’est une opportunité de compréhension des rapports sociaux, et en quoi ils s’inscrivent dans ceux-ci, qui s’offre à eux.

« Ni pour ni contre, bien au contraire »

On pourrait croire que se tenir à l’écart du fil de la guillotine de Hume en se contentant de décrire sans jamais prescrire, et en se tenant aux faits et rien qu’aux faits, peut suffire à nous disculper de tout soupçon de partisanerie idéologique. De fait, j’ai croisé nombre de sceptiques qui en sont convaincus. Pourtant, cette position est coupablement naïve.

Afin d’illustrer le souci, prenons une situation conflictuelle, par exemple, la guerre « pain au chocolat » contre « chocolatine ». Imaginons qu’un sceptique se pique de souligner tous les arguments fallacieux qu’il peut relever dans le camp de ceux qui défendent le terme « chocolatine ». Toutefois, il s’abstient d’en faire autant pour les arguments fallacieux du camp « pain au chocolat » (et il serait illusoire de croire qu’il existe une position quelconque qui ne soit jamais défendue par des paralogismes, y compris chez les sceptiques…). Incidemment, ledit sceptique fait usage du vocable « pain au chocolat » dans sa vie de tous les jours. Il n’a jamais dit que « chocolatine » était bien ou mal, il n’a jamais dit ce qu’il fallait faire, il s’est contenté de souligner des « faits », et il n’est même pas exclu qu’il soit sincèrement convaincu d’œuvrer en toute neutralité. Pourtant, on peut difficilement l’exonérer de toute partisanerie dans ce contexte.

Ça ne veut pas dire bien sûr que toute critique soit nécessairement illégitime, voire suspecte d’opposition idéologique, mais si le propos est d’apporter une critique constructive, il est important d’expliciter l’endroit d’où l’on parle, de se désolidariser des adversaires idéologiques, et de faire le maximum pour éviter de leur donner du grain à moudre, par exemple en portant ladite critique dans l’entre-soi militant (entre-soi qui est le lieu de bien des débats, souvent houleux, quoi qu’en imaginent les adversaires de la justice sociale), et a minima en n’allant pas la livrer à des publications clairement identifiées comme opposantes (on pense par exemple à Brett Weinstein qui est allé relater « l’affaire » Evergreen chez Fox News, ou encore l’article « confession » de Christopher Dummitt chez le site d’extrême droite Quillette), ou inversement en ne cautionnant pas les critiques idéologiquement situées dans le camp adverse en les reprenant à son compte (comme par exemple le PS qui a déploré le poids des « charges » sociales, élément de langage droitier, au lieu de se féliciter des bénéfices indéniables qu’apportent les cotisations sociales ;).

Quand Thomas C Durand se prévaut d’une critique « constructive » des féministes, il se livre à un exercice assez inédit : d’une part, doit-on conclure de ses critiques des arguments promouvant diverses croyances ésotériques qu’il cherche également à les aider à « mieux défendre leur cause » ? (Je rappelle que « vous desservez votre cause » est un argument paternaliste et obstructionniste, et que si un militantisme vous dérange, c’est plus vraisemblablement qu’il fait bien son travail, lire le paradoxe de la conviction). D’autre part, il y a lieu de s’étonner que cette critique ne soit pas portée auprès des féministes, mais auprès de la communauté sceptique (notamment par le biais de plusieurs publications sur son blog et sa page Facebook), communauté qui s’illustre assez inégalement pour son soutien au féminisme (les « mascus bio », au sens décrit dans cette vidéo des Brutes ci-dessous, y sont même légion, lire également pensées rationalistes et anti-féminismes(1) et (2)), il s’agit donc moins d’aider les féministes à mieux servir leur cause qu’à déplorer auprès des sceptiques la piètre façon dont elles le font supposément. Le tout sans jamais avoir un mot envers les antiféministes (y compris lorsqu’on l’invite expressément à se prononcer à leur sujet, et ça n’est pourtant pas les choses à dire qui manquent les concernant), tout ceci situe indiscutablement Thomas C Durand, qu’il le veuille ou non. Quand ça ressemble à un antiféministe, que ça nage comme un antiféministe, et que ça cancane comme un antiféministe, il ne faut pas s’étonner qu’on pense que c’est un antiféministe (et oui, c’est un raisonnement inductif).

toute ressemblance n’est vraisemblablement pas fortuite

« Procès d’intention ! » diront peut-être certains. Il ne s’agit pas tant de jauger les intentions que de s’en tenir aux effets produits (d’autant que les intentions n’y font rien : ne pas chercher à nuire ne suffit pas à se prémunir de tout sexisme ou de tout racisme, d’autant qu’il en existe des parfums bienveillants, et qu’au surplus on fait des bonnes intentions un excellent revêtement de surface en condition de fortes températures, paraît-il). Accessoirement, se prévaloir de ses intentions tel un enfant gâté qui pense que préciser qu’il n’a pas fait exprès de commettre sa bêtise suffit à l’en exonérer, et qui pique une crise si ça ne marche pas, c’est assez caractéristique du privilège… Manquerait plus que ce soit fait exprès, en plus ! Lorsque les effets que nous produisons sont contraires à nos intentions, les dernières ne sont pas censées nous exonérer des premiers, mais bien au contraire elles doivent nous engager à assumer ce qui est une erreur manifeste, et à présenter des excuses plutôt que de se vexer de subir des reproches légitimes (tout comme lorsqu’on marche accidentellement sur le pied de quelqu’un). Nos intentions n’engagent que nous, nul autre n’en est comptable, et si elles ne nous servent que de blanc seing, celles-ci ne nous engagent manifestement pas à grand chose.

D’autant que si on se contente de se fier aux intentions telles que revendiquées (qui sont invérifiables faute de don télépathique, d’où les vertus du raisonnement inductif), tous ceux qui ont le malheur d’énoncer des propositions qui commencent par « je ne suis pas raciste, mais… » ne seraient donc effectivement pas racistes (alors même que ces phrases signalent l’inverse), et si on doit s’astreindre à attendre un aveu explicite et assumé de racisme/sexisme/antisémitisme/LGBTphobie pour se permettre de le dénoncer, ça ne laisserait guère d’occasions de le faire, et donnerait d’autant plus de coudées franches à ces idées. Les réactionnaires de tout poil ont d’ailleurs bien assimilé la tactique du dogwhistling, mettant au point divers codes permettant de parler à mots couverts pour quiconque les maîtrise, tout en permettant de se défendre de n’avoir jamais rien dit d’ouvertement honteux.

Non seulement les injonctions à ne pas verser dans le procès d’intention sont à côté de la plaque (à plus forte raison sachant que nombre de racistes et de sexistes n’ont pas même conscience de l’être, c’est dire si leurs intentions n’ont guère de pertinence), mais en outre il y a lieu de se demander jusqu’où ce scrupule permet la naïveté, et jusqu’où cette naïveté exonère de responsabilités politiques. Qu’on les assume ou non, nos actes et leurs conséquences nous engagent et nous situent bien plus que toutes les nobles intentions qu’on peut revendiquer bien facilement (voire opportunément, comme pour ceux qui se voient subitement pousser une fibre féministe pour mieux dénoncer les minorités ethniques), à plus forte raison si l’on fait du tort en revendiquant de vouloir bien faire, et qu’en plus on persiste. Vient un moment où il y a lieu de se demander, à force de se défendre d’être raciste ou sexiste, dans quelle mesure ces reproches sont fondés et d’envisager la remise en question. Si le reproche est récurrent, ça a probablement moins à voir avec une quelconque hypersensibilité qui voit le mal partout qu’avec un manque de considération aussi suspect que répété, a minima.

Si l’on peut mettre sur le compte d’une maladresse fortuite un épisode de ce type, le bénéfice du doute s’amenuise à mesure de la répétition des incidents. Pour en revenir à l’exemple de Thomas C Durand, on trouve à son actif pas moins de quatre articles consacrés au préoccupant problème du militantisme des « Social Justice Warriors » (ici, ici, ici, et ici), pour certains motivés par des shitstorms qu’il a lui même provoqués sur Twitter en se livrant à du sealioning (lire dérives de l’entretien épistémique) auprès de féministes, et ce alors même que les ressources pédagogiques ne manquent pas pour quiconque aurait un intérêt sincère pour ces sujets (on peut citer notamment la précieuse Base de Données Féministe, ou au pire Google). Cependant, tout espoir le concernant n’est pas perdu, eu égard à la considérable marge d’amélioration qui s’offre à lui. Il faut également souligner ses notables progrès : Acermendax s’était agacé naguère de l’insistance d’Usul à faire intervenir des femmes, il a depuis manifestement amendé son point de vue pour y porter la même attention, ce qu’on ne peut qu’apprécier et encourager, en espérant que ça n’est là que le début d’autres remises en question nécessaires.

Il n’y aurait sans doute pas lieu d’être si sévère envers Thomas C Durand si ses positionnements allaient sans son mépris : après tout, nul n’est responsable des représentations sociales dont il hérite, néanmoins, nous sommes tous responsables de ce que nous en faisons. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a beaucoup mieux à en faire. Sa responsabilité n’est certes pas amoindrie par l’audience dont il bénéficie, et sans doute quelque conscience politique devrait l’inviter à s’interroger sur la quantité de réactionnaires qui l’applaudissent et qui se prévalent de ses publications pour soit-disant « débunker » les féministes.

Bref : si on veut porter une critique bienveillante et constructive, et qu’on ne veut pas qu’elle soit prise pour autre chose, et qu’elle ne soit pas récupérée par des adversaires politiques et ainsi fragiliser ce qu’on prétend consolider, il nous appartient de faire le nécessaire pour l’expliciter, et nous sommes responsables si nous y échouons.

Quel que soit l’abord qu’on ait des choses, dans un rapport conflictuel une position critique ne peut se vouer qu’à deux issues : soit s’opposer, soit contribuer, en tout état de cause… aucune des deux n’est neutre. Dans ce contexte, la prétention de neutralité est aussi absurde que celle de parler sans accent.

Quand la neutralité n’est pas neutre

La neutralité aide toujours l’oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage le persécuteur, jamais le persécuté.

Elie Wiesel, discours de remise du prix Nobel de la paix, 10 décembre 1986

Ces quelques mots énoncent limpidement la problématique : dans un rapport d’oppression, la neutralité est autophage, parce qu’elle avantage nécessairement le puissant contre le vulnérable en lui laissant les coudées franches. Entre les deux, la neutralité, autrement soit dit « ne pas prendre parti et laisser faire le cours des choses », ne peut jamais profiter au vulnérable. Si je suis témoin d’une agression et que je n’interviens pas (ne serait-ce qu’en appelant la police), je cautionne implicitement l’agression, je m’en fais complice (à cet égard, la justice punit tant la non-dénonciation de crime que la non-assistance à personne en danger). Dans ce contexte, être neutre est donc un parti pris en soi, celui-ci exige nécessairement de choisir un camp d’une manière ou d’une autre, et ne pas choisir, c’est faire le choix du plus fort. La déontologie et l’éthique (auxquelles chaque discipline scientifique est inféodée) exigent donc de toujours prendre le parti du vulnérable contre le puissant, ne serait-ce que par l’inégalité du rapport de force qui permet tous les abus.

Crédit image : the Nib

« Faux dilemme ! Seuls les Siths sont aussi absolus » m’interjetteront probablement les mêmes, décidément en proie à la chasse aux fauxphismes. On peut effectivement être indifférent à un rapport d’oppression (et on le sera d’autant plus volontiers qu’on ne risque pas soi-même de le subir, autrement soit dit qu’on est du bon côté du manche, et qu’on ne fait montre d’aucune empathie pour ceux qui le subissent, ce à quoi le processus d’alterisation des minorités s’emploie), mais on ne peut pas simultanément prétendre faire preuve d’éthique. Tous les dilemmes ne sont pas nécessairement faux… Qu’ils le veuillent ou non, ceux qui bénéficient de privilèges sociaux profitent également de l’oppression des minorités sociales, mécaniquement (les hommes ont moins de chances d’exercer un emploi précaire que les femmes, les blancs ont plus de chances d’obtenir un entretien d’embauche, à CV égal, que les personnes racisées, etc), et ne pas s’opposer à cette oppression revient à la cautionner implicitement en se contentant d’en profiter sans rien dire. La position de neutralité est donc un reflet de plus du privilège social, qui entretient le statu quo. Pire encore, se poser comme plus neutre que les minorités, au prétexte qu’on n’en fait pas partie, et en occultant le conflit d’intérêt où l’on se trouve nécessairement en tant que membre du groupe de leurs oppresseurs, c’est en soi un acte de domination. Les féministes vous le diront : personne ne se prévaut plus fréquemment de détenir l’objectivité qu’un homme antiféministe, comme s’il était externe au problème alors même qu’il fait douloureusement partie de sa cause.

Imaginez que vous faites une partie de tennis et que l’arbitre avantage outrageusement votre adversaire, n’auriez vous pas quelque raison d’en vouloir à ce dernier s’il ne s’insurge pas lui-même contre cette déloyauté manifeste qui lui bénéficie, d’autant qu’elle le prive de toute gloire à vous vaincre ? (sur la notion de mérite, lire la méritocratie, une croyance tenace). Votre adversaire n’est certes pas responsable du comportement inique de l’arbitre, mais il n’en bénéficie pas moins, et s’il se contente d’en profiter sans rien dire, il s’en fait tacitement le complice. Imaginez par dessus le marché qu’il se pose comme neutre dans ce conflit et affirme que vous êtes nécessairement biaisé parce que la partie vous est défavorable, et la coupe Davis est pleine.

Le privilège social donne l’illusion d’être plus neutre et plus compétent, ce qui pousse ceux qui en bénéficient à être des proies idéales pour l’effet Dunning-Kruger, et à se compromettre dans des propos arrogants, où les dominants vont expliquer aux minorités des oppressions qu’ils n’ont eux-mêmes jamais vécues et dont ils s’imaginent plus experts (les fameux mansplaining, whitesplaining, straightsplaining, cissplaining). Et c’est cette même arrogance qui pousse les dominants à déplorer que les minorités sociales « desservent leur cause », en s’en posant comme un bien meilleur défenseur (alors même qu’il s’agit bien plus souvent d’une méprise sur ce qui est argumenté, méprise là aussi fondée sur un manque de remise en question et d’humilité). Si on ne voit jamais des membres d’une minorité sociale déplorer que des dominants desservent leur cause, ça n’est pas un hasard non plus, et ça n’est pas seulement parce que les causes des dominants font loi, ni parce qu’ils les défendent idéalement, mais bien parce qu’il s’agit d’un acte de domination en soi.

Entendons nous bien, il ne s’agit pas là d’injustices à l’autre bout du monde dont nous ne bénéficions que très indirectement, et qu’on peut d’autant plus facilement ignorer, mais bien d’injustices dans nos propres espaces de vie, jusques et y compris dans nos foyers mêmes, dont nous bénéficions directement. Fermer les yeux sur ces injustices en considérant qu’elles ne sont ni de notre ressort, ni notre problème, c’est les cautionner, et en permettre la perpétuation. Il est sans doute très inconfortable d’être mis face à cette cruelle réalité, mais certainement beaucoup moins que lorsqu’on est de l’autre côté du manche, et le confort intellectuel de fermer les yeux là dessus se fait au prix parfois de vies humaines. Ce qui, j’espère que vous en conviendrez, fait tout de même assez cher payé, quand bien même l’est-ce par autrui.

Dans le même ordre d’idée, on remarquera que nul ne déplore plus facilement le communautarisme que les hommes blancs hétéro cisgenres (jusque chez la France Insoumise), en occultant qu’ils bénéficient en permanence de la mère de tous les communautarismes, j’ai nommé le communautarisme des hommes blancs hétéro cisgenres bourgeois, eux qui trustent tous les lieux de pouvoir, de décision et d’influence (comme le dénonce régulièrement le génial collectif La Barbe). Sans ce communautarisme là, tous les autres auraient bien moins de raisons d’être. Là encore, c’est l’illusion d’être le cas « neutre » et la vision des autres comme de cas « particuliers » qui rend le communautarisme des hommes blancs hétéro cisgenres bourgeois invisible à ceux à qui il profite, et qui les pousse à faire la leçon à toutes les minorités qui s’organisent politiquement pour lutter contre ces exclusions, en mode « faites ce que je dis, pas ce que je fais ».

Ou encore, sur le même spectre, le racisme dit « colorblind », ou le sexisme « genderblind » qui reprochent aux militant·e·s antiracistes et féministes de « diviser » la communauté humaine en dénonçant les oppressions sexistes et racistes qu’iels subissent : là aussi, c’est le luxe de ceux qui ne subissent pas ces oppressions et n’ont aucune intention d’y remédier, considérant que ces revendications de la dernière vulgarité troublent leur digestion. Il ne suffit pas de prétendre que les discriminations n’existent pas, ni de refuser d’en tenir le moindre compte, pour les faire disparaître subitement, bien au contraire : ces exigences n’ont d’autre effet que de leur laisser libre cours en s’opposant à ce qu’on tente d’y remédier. Là encore, la neutralité sert le statu quo.

Il est beaucoup reproché à la sociologie d’être idéologiquement située, or une discipline scientifique dont le travail même met en évidence les rapports d’oppression et de domination sociale ne peut feindre d’en ignorer les effets, et se doit donc de se situer clairement dans ces rapports : il ne pourrait en être autrement. Incidemment, si on faisait la sociologie de ceux qui déplorent ce qu’ils appellent le « dévoiement idéologique » de la sociologie, il ne serait pas surprenant de constater que ceux à qui les oppressions sociales profitent (et à qui la « neutralité » de la sociologie bénéficierait) y figurent en bonne place (coucou Gérald Bronner)… Il me faut les affranchir : leurs critiques ne sont pas plus neutres. D’autant moins, d’ailleurs, que d’autres disciplines, telles que la climatologie, l’écologie, ou tout bêtement la médecine, ne sont pas plus neutres mais s’épargnent curieusement ce type de reproche.

Exiger la neutralité face aux rapports d’oppression revient donc à délégitimer la défense des vulnérables au nom d’un principe creux, quand ça ne revient pas tout simplement à passer l’éthique par pertes et profits. Dans ce contexte, la neutralité est l’alliée objective du racisme, du sexisme et des LGBTphobies, et relève du paralogisme du juste milieu. Ça n’est d’ailleurs pas un hasard si l’exemple emblématique pour faire comprendre ledit paralogisme c’est « nazis contre juifs » (et non, il ne s’agit pas là d’un point Godwin). Les injonctions à ne pas prendre parti ont ce paradoxe de prendre parti pour le fait de ne pas prendre parti… elles feraient aussi bien d’appliquer leur recommandation et d’être tues, en laissant faire ceux qui ont au moins la cohérence d’assumer leurs positions. Ça n’est pas un hasard non plus si cela fait des extrêmes centristes les alliés objectifs de l’extrême droite (lire la fascination rationaliste pour l’extrême centrisme). Ça n’est pas un hasard non plus si d’aucuns se félicitent de se voir reproché d’être à la fois trop à gauche par les uns et trop à droite par les autres (toute ressemblance…), là aussi le paralogisme du juste milieu bat son plein (il y a une croyance selon laquelle être tantôt accusé d’être de droite, tantôt d’être de gauche, ça arrive parce qu’on est neutre), mais ceux là auraient tort d’imaginer que ça ne les situe pas pour autant. De mon côté, on ne risque pas de me reprocher d’être trop à droite, ce qui me situe également, et ce qui me convient très bien.

Et voilà pourquoi l’apolitisme (à ne pas confondre avec l’apartisanisme) est structurellement de droite. Et le centrisme aussi, tiens, tant qu’on y est.

Le cas d’école Wikipedia

Bon, certes, le contexte d’oppression d’un côté, et de conflit de l’autre, rendent non souhaitable d’aspirer à la neutralité. Mais tout de même, tout n’est pas qu’oppression et conflit, il y a des choses qui existent en dehors de ces contextes spécifiques ! Là, quand même, on peut bien être neutre, non ? Voire !

Wikipedia s’inscrit dans la mouvance de l’encyclopédisme, qui partage quelques liens de parenté avec le rationalisme : le propos est de mettre à disposition les connaissances en étant aussi factuel que possible et en sacrifiant au principe (« impératif et non négociable ») de la « neutralité du point de vue ». Pour autant, l’encyclopédie est le reflet des croyances, des idées, et surtout des intérêts de ceux qui la font : ainsi, on peut constater que Wikipedia est bien plus diserte sur Star Wars (avec un portail dédié, des fiches « de qualité » sur des personnages dont le nom n’est jamais mentionné à l’écran, « l’univers étendu », etc) que sur l’anémique fiche consacrée aux chevaliers paysans de l’an mil au lac de Paladru. Doit-on en conclure qu’il y a moins à dire, dans l’absolu, sur ce sujet que sur Star Wars ? Ou qu’il est en soi moins digne d’intérêt ? Ou tout simplement que les geeks sont surreprésentés dans les contributeurs de Wikipedia et que la neutralité à laquelle aspire l’encyclopédie est inaccessible ? Plus encore dans ce qu’on dit, la neutralité se dissout irrémédiablement dans tout ce qu’on ne dit pas, ce qui rend son absence d’autant plus difficile à percevoir : il faut avoir conscience de ce qui n’est pas dit pour remarquer l’absence de neutralité. Il n’y a donc rien de surprenant à voir l’émergence de wiki-encyclopédies concurrentes qui, elles, assument un point de vue, de Wikiberal à Wikirouge (sans oublier Wookiepedia, qui va bien plus loin dans le recensement de tout ce qui touche à la galaxie très, très lointaine de Star Wars).

Un tout petit aperçu de la somme de connaissances.

Une part d’opinion dans chaque fait

Il y a plusieurs couches d’arbitraire dans le simple fait de prendre une mesure. Le simple fait d’avoir assez d’intérêt ou de curiosité pour mesurer quelque chose n’est en soi pas neutre (si on n’est pas indifférent, on n’est par définition pas neutre, mais j’y reviendrai). Ensuite, il y a la façon dont on va prendre la mesure : ce qu’on va mesurer, et ce qu’on ne va pas mesurer, comment on va le mesurer, à quel moment, pendant quelle durée, quelle unité de mesure, quelle échelle, quel instrument, quel étalonnage, quelles conditions expérimentales, qu’est-ce qu’on va retenir comme des données significatives, à partir de quel seuil et selon quels critères, qu’est-ce qu’on va écarter comme des artefacts de mesure ou du bruit, ce qu’on espère mettre en évidence, le prestige et les éventuelles bourses de recherche à la clé (quand celles-ci ne font pas déjà partie des éléments déterminants de l’expérience), la peur du rejet de la communauté pour non-conformité, la façon dont on va traiter les données, la façon dont on va les présenter (est-ce le spermatozoïde qui pénètre l’ovule, ou est-ce l’ovule qui absorbe le spermatozoïde ?), bref, à chaque fois qu’on fait un choix, celui ci ne peut être neutre, et chaque choix va avoir une incidence sur les résultats, tout « factuels » qu’ils soient. Ajoutons des contraintes structurelles comme la moindre publication des études négatives et la crise de la réplication, et toute ambition de neutralité n’en devient que plus grotesque.

Tous ces choix déterminent un point de vue, qui s’inscrit dans un contexte social, culturel, historique, économique, politique, etc. C’est le lieu de tous les biais de cadrage, et par définition même, toute mesure inclut nécessairement des biais de cadrage : on considèrera simplement que certaines données ne sont pas pertinentes à prendre en compte, ce qui n’est (all together now) pas neutre. Cet effet est particulièrement sensible dans les questionnaires d’enquêtes publiques : on sait que la façon de formuler la question a toujours une incidence sur les réponses qu’on obtient. Cela vaut en réalité pour toute interrogation scientifique. Derrière chaque question, il y a au moins la pétition de principe que celle ci est légitime et pertinente. Derrière chaque choix, il y a une alternative à laquelle on renonce. Ça ne veut pas dire qu’on y renonce nécessairement pour des raisons illégitimes, mais la moindre des choses reste d’en avoir conscience, de comprendre ce à quoi on renonce et pourquoi on y renonce, ne serait-ce que pour mieux l’assumer et pour admettre qu’il y a d’autres façons légitimes d’aborder un même problème, d’autant que ne pas avoir conscience des choix que l’on fait nous prive également de notre agentivité. Et pour peu que quelqu’un ne soit pas d’accord avec un ou plusieurs de ces choix, vous voilà immédiatement plongé dans une situation de conflit…

N’en déplaise à tonton Hume, derrière chaque is (est), il y a en réalité une myriade de oughts (devrait être) dissimulés en amont de toute investigation scientifique, au premier rang desquels « Tiens, c’est curieux, ça ne devrait pas se passer comme ça. ». Et en aval, chaque discipline se doit de respecter l’éthique, parce que non seulement de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités, mais qu’en outre les sciences ne travaillent pas en vase clos ni hors sol, elles ont un impact sur la vie des individus, et à ce titre, elles doivent s’assurer que cet impact soit le moins négatif possible, et c’est bien là que le ought prend toute son importance, et qu’il vaut mieux ne pas en faire l’économie… Il ne faut pas s’y tromper : l’invocation de la guillotine Hume sert bien trop à faire l’impasse sur toute considération éthique, et cette impasse est mise à profit politiquement. Je ne vous ferai pas l’offense de vous ressortir la citation de Rabelais sur la science, tellement invoquée à ce propos qu’elle en a été vidée de sa substance.

C’est sans doute là où l’extrême droite s’est emparée avec le plus de facilité de l’esprit critique : les faits sont censés se moquer de nos émotions, selon la formule consacrée du réactionnaire Ben Shapiro (grand penseur de l’alt-right américaine qui a notamment suggéré comme remède à la montée des eaux de… vendre préalablement les propriétés balnéaires). Là est née la figure tutélaire de l’iconoclaste audacieux qui n’a pas peur de regarder en face les « vérités qui dérangent », au grand dam de ces satanés obscurantistes de Social Justice Warriors. Voilà de quoi cette neutralité est le nom : c’est avec les mêmes arguments que les autoproclamés « race realists » exhument les sciences racialistes de la tombe qu’elles n’auraient jamais dû quitter pour démontrer que les noirs auraient un QI inférieur aux blancs, à grand renfort de cartes géographiques outrageusement fantaisistes.

Quant à l’obscurantisme putatif de leurs critiques, le procédé est, là aussi, une ficelle qui a largement les faveurs des réactionnaires : déplorer qu’on « ne peut plus rien dire » (ou dans son aboutissement absurde, « c’est fasciste d’être antifasciste »), alors qu’il s’agit moins de les faire taire que d’accorder la même liberté d’expression à leurs critiques… il ne faudrait pas confondre la liberté d’expression et l’exonération de toute critique, ni assimiler la contre-attaque à l’attaque.

Il faut également souligner le faux semblant de neutralité qui consiste à renvoyer dos à dos les dominants sociaux et les minorités qu’ils oppriment en faisant une équivalence hasardeuse des violences de part et d’autre, voire en ne déplorant que celle des minorités en ignorant les violences, autrement plus douloureuses, des dominants. On pense par exemple à l’affaire de la chemise du DRH d’Air France (pour laquelle, excusez du peu, 12 membres du syndicat CGT ont fait l’objet de condamnations judiciaires) ou encore à ce plan désolé de la caméra de France 2 sur… l’image insoutenable de pots de plantes vertes renversés (on n’ose imaginer le coût d’un tel dégât pour la petite entreprise familiale PSA). Chaque manifestation est l’occasion d’envoyer une pensée émue aux familles des vitrines, on pleure sur un bout de verre sans le moindre égard pour des vies humaines anéanties, ajoutant la violence symbolique à la violence. Ou bien encore quand toute la classe médiatico-politique sort les violons sur l’insoutenable sort qu’a subi ce pauvre et brave Eric Zemmour. Plus près de nous, la charte du groupe Zététique sur Facebook qui fait de la courtoisie l’alpha et l’omega des débats constructifs, sans considération pour le fait qu’on peut être violemment injurieux avec la politesse la plus raffinée, ôtant ainsi tout moyen d’instaurer un rapport de force avec ces violences symboliques ni de les dénoncer pour ce qu’elles sont. Si l’on comprend bien qu’un groupe de 20 000 membres ne soit pas de tout repos à modérer (tant il est vrai que les groupes Facebook seraient bien plus agréables pour les modérateurs s’ils n’avaient aucun membre), il n’en reste pas moins que ce tone policing institué structurellement a eu de fâcheuses retombées sur les échanges, où dominants ratiocinent savamment aux frais de minorités en toute impunité. Toutes ces positions écartent l’éventualité que la colère, la véhémence, voire la violence, puissent être légitimes. Dans un pays dont le « roman national » glorifie la révolution de 1789 et les attentats de la résistance sous l’occupation nazie, voilà qui ne manque pas de sel.

Quand Eric Zemmour se fait « agresser »…

Ce sont les mêmes appels vibrants à la liberté d’expression, et la même déploration de l’obscurantisme des gauchistes, qui ont poussé le libertarien Vincent Debierre à se navrer, dans les colonnes mêmes de la Tronche en biais, que Milo Yannopoulos n’ait pas pu donner de conférence à UC Berkeley, et ce alors même que ce dernier n’est ni chercheur ni universitaire, et qu’outre le fait que c’est une figure de l’alt-right (et pas même un élu), sexiste, homosexuel mais néanmoins homophobe, il est l’un des rares à avoir été banni à titre permanent de Twitter pour incitation au harcèlement. On se demande bien quelle légitimité il y aurait à exiger qu’un tel personnage ait un droit à s’exprimer dans une université, et en quoi cela relève de l’obscurantisme ou d’une violation de la liberté d’expression. Avoir le droit de s’exprimer n’implique nullement avoir un droit à s’exprimer partout. Vous ne me verrez pas crier à la censure sous prétexte que la Menace Théoriste ne m’invite pas à publier des articles chez eux à l’image de Vincent Debierre (ce dont je me passe excellemment bien, au demeurant). Dans le même ordre d’idée, on peut souligner le sens de l’entitlement d’Eric Zemmour lorsqu’il hurle à la censure sous prétexte que le service public a l’outrecuidance ne pas l’inviter pour parler de son dernier livre. Il semble que les défenseurs de la liberté que sont censément les libéraux et libertariens ne voient une liberté que dans l’expression des racistes, mais pas dans celle de leurs critiques, ni celle de choisir les paroles qu’on accueille. Voilà bien qui caractérise la liberté d’expression comme une liberté bourgeoise avant tout. En fait de libertés, il est surtout question pour eux de laisser les coudées franches aux oppresseurs, la liberté des opprimés à bénéficier d’une quelconque quiétude n’entrant jamais en ligne de compte : le renard libre dans le poulailler libre…

Les vibrants appels à la tolérance pour en faire bénéficier ceux qui en privent leurs concitoyens sont donc les pratiques des « idiots utiles » de tous les fascistes (je renvoie au paradoxe de la tolérance de tonton Popper).

Crédit image : The Nib

Le choix escamoté

L’alternative est féconde.

proverbe sceptique

There is no alternative.

Margaret Thatcher

L’histoire politique récente donne un certain écho à ces enjeux ; la dépolitisation du débat public qui s’est installée au cours des dernières décennies a invisibilisé et délégitimé les alternatives politiques, et accordé le vernis de l’évidence incontestable à celles qui restaient. Il n’y avait plus que les « réformes nécessaires », et l’escamotage de la légitimité du désaccord sous couvert de « besoin de pédagogie » face à toute opposition politique (à ce sujet, voir l’excellente série Langue de bois de la chaîne Le Stagirite). Quand l’alternative devient un véritable impensé, c’est bien là où on peut s’imaginer être neutre, bien naïvement, et cette illusion de neutralité fait le lit de tous les autoritarismes qui prétendent détenir la réalité (lire querelles de clochers). C’est tout le problème des pensées hégémoniques : elles sont le cadre invisible duquel il est très ardu d’extraire son raisonnement, tel le poisson qui n’a pas conscience de l’eau dans laquelle il baigne.

C’est bien la dépolitisation et l’illusion de neutralité qui a peu à peu poussé le mouvement New Atheism, de progressiste qu’il s’imaginait, à des postures réactionnaires, comme l’islamophobie, l’antiféminisme, quand ça n’est pas la défense des thèses racialistes de Charles Murray par Sam Harris, jusqu’à l’association avec les ennemis jurés d’hier, par exemple avec Jordan Peterson, pourtant bigot notoire, au sein de l’autoproclamé « Intellectual Dark Web ». Plus près de nos latitudes, le printemps républicain prétend défendre la laïcité alors qu’il fait l’exact contraire : la laïcité est censée garantir et défendre le libre exercice du culte, y compris sur la voie publique.

Au delà, les exemples où le choix de la mesure a totalement biaisé les résultats ne manquent pas. Pour rester dans la thématique déjà abordée précédemment, en biologie et en médecine les études de cohorte portent majoritairement sur des sujets mâles, tant chez les animaux non-humains que chez les humains, avec des résultats délétères sur la santé des patientes dont les spécificités n’ont pas été prises en compte.

Certes, cette tendance à préférer des mâles aux femelles n’est pas sans justification (ou rationalisation…) : les mâles sont moins sujets à des cycles hormonaux qui peuvent induire des variables de confusion, et il y a des considérations éthiques pour le cas des femmes enceintes, ou susceptibles de le devenir durant l’étude. Toutefois, il y a des moyens de mitigation, (désolé que les femmes soient si difficiles à étudier scientifiquement, il est certain que la pratique de la médecine serait nettement plus fun sans avoir à traiter des patients, mais si on compte les soigner efficacement il va bien falloir s’en accommoder d’une manière ou d’une autre, plutôt que de faire comme si elles n’existaient pas) et au reste, concernant l’éthique, sacrifier la santé des patientes de la population générale pour épargner celle des sujets d’étude semble un calcul pour le moins discutable. Au delà de ces considérations, on ne peut écarter la mentalité androcentrée du patriarcat qui considère là encore l’homme comme l’être humain par défaut et la femme comme un cas particulier, ni le fait que les chercheurs sont majoritairement des hommes. Le problème est d’ailleurs tout aussi prégnant pour les minorités ethniques, les mêmes causes produisant les mêmes effets.

Ça n’est certes pas par malice, ni nécessairement par sexisme ou racisme exacerbé, que les chercheurs ne se sont guère préoccupés du cas des femmes ni des personnes racisées. C’est tout le sel des oppressions systémiques : elles se dispensent fort bien de toute intention de nuire (et par conséquent, la lutte contre les oppressions systémiques ne relève pas plus du complotisme, contrairement à ce dont les défenseurs du statu quo se sont complaisamment persuadés). Ils ont simplement agi selon leurs déterminismes, et c’est une des raisons qui font que la diversité sociale serait un atout dans la recherche, ou plutôt que son absence est un réel handicap. C’est du moins le point de vue matérialiste que je défends : les événements ne sont pas déterminés par des idées, mais par des rapports sociaux. C’est parce qu’ils étaient hétérosexuels, vivant dans une société hétérocentriste et hétéronormée, et non par pure neutralité, que les médecins de l’OMS ont intégré l’homosexualité dans la liste des pathologies jusqu’en 1992 (ce qui n’était tout de même pas la préhistoire en matière de méthode scientifique), décision qui a aujourd’hui encore de fâcheuses conséquences (entre les homophobes de la manif pour tous qui disent encore qu’il s’agit d’une maladie, et ceux qui pratiquent la « thérapie de conversion » dont on connait pourtant les effets délétères). Et ce n’est là qu’un exemple parmi bien d’autres où la médecine a été un outil socialement normatif, le pathologique prenant le relais du péché autrefois dénoncé par l’église.

Si vous vous êtes étonné que Captain América, propulsé tout droit de 1945, ne sourcille même pas face à l’évolution des mœurs (contrairement à tous les chrononautes de l’histoire du cinéma), sans parler de s’abstenir de tenir des propos sexistes LGBTphobes ou racistes (rappelons que la ségrégation raciale n’a été abolie aux USA qu’en 1965, du moins au niveau légal), c’est que vous savez bien que nous sommes le produit d’un milieu social et d’une époque. Il serait illusoire d’imaginer que nos arrière petits-enfants ne seraient pas ensevelis par la honte face à certaines de nos idées actuelles, si avant-gardistes soyons nous.

Par exemple, si vous êtes un biologiste hétérosexuel, il y a de bonnes chances pour que vous ayez une curiosité d’entomologiste pour cette particularité que sont les autres orientations sexuelles, et que votre réflexe premier soit d’en chercher des causes dans la biologie, par simple effet cumulé du marteau de Maslow et de l’hétérocentrisme. Et d’ailleurs, ça ne manque pas de se vérifier (coucou Jacques Balthazart), mais j’aurai l’occasion de développer plus en détail cette question dans d’autres articles. Quoi qu’il en soit, s’intéresser aux causes de l’homosexualité plutôt qu’à celles de l’hétérosexualité (sans oublier qu’il y a d’autres orientations : bi/pansexualité, asexualité…), et les chercher dans la biologie plutôt que dans la sociologie, et plutôt chez les hommes que chez les femmes, ça. N’est. Pas. Neutre.

Assumer sa subjectivité

Mais au fond, est-ce si grave que la neutralité soit nécessairement inaccessible ? Revenons à ce que je disais précédemment sur l’indifférence qu’implique la neutralité, c’est l’opposé même de ce qui motive l’investigation scientifique. Il est heureux que les scientifiques ne soient pas neutres ni désintéressés, c’est précisément ce qui les anime à chercher, parfois avec acharnement et en dépit des échecs. Nombre de chercheurs en médecine se sont lancés dans cette carrière suite au décès d’un proche d’une maladie incurable ou mal soignée, peut-on imaginer meilleure motivation ? Un scientifique passionné par son domaine de recherche ferait-il un moins bon travail qu’un autre qui n’en a cure ?

Les féministes ont, à ce titre, apporté leur contribution à l’épistémologie : la théorie du point de vue situé. Bien loin de la considération des dominants sociaux que les minorités sont « biaisées » quant à leur abord des problématiques auxquelles elles sont soumises, il s’agit au contraire de considérer que ces expériences vécues donnent une expertise qui est inaccessible à ceux qui sont aveuglés par leur privilège social. Bien qu’il soit possible à ces derniers de comprendre les oppressions, ceux qui ne les vivent pas ne sauront jamais ce que ça fait de les subir concrètement, et ils n’en auront donc qu’une appréhension purement théorique, abstraite et intellectuelle (abord intellectuel qui fait d’ailleurs partie des violences symboliques), à ce titre, ils ne les connaîtront jamais et ne peuvent prétendre les connaître (cet article en anglais l’explique de façon assez didactique).

C’est pour cette raison que les professeurs de l’université d’Evergreen se présentent en énonçant tant leurs privilèges sociaux que les minorités auxquelles ils appartiennent, scène montrée au début de la vidéo de propagande du youtubeur d’extrême droite Sanglier Sympa consacrée à cette affaire, sous les commentaires médusés et emphatiques du vidéaste. Le propos est non seulement de se situer afin que nul n’ignore la légitimité de chacun à se prononcer sur telle ou telle oppression, mais également de signaler les privilèges sociaux dont on bénéficie; pour les rendre visibles, signifier qu’on en a conscience, et œuvrer à la prise de conscience de chacun.

Ce positionnement du point de vue fait partie de la méthodologie des sciences sociales, et permet justement de situer les auteurs en toute transparence, ce que nombre d’autres disciplines scientifiques gagneraient à reprendre à leur compte, à plus forte raison lorsqu’il y a de près ou de loin des implications politiques et sociales. Si la plupart des disciplines scientifiques tiennent compte d’éléments tels que les conflits d’intérêt ou les éventuels biais, les sciences sociales poussent le principe au delà avec la réflexivité, qui consiste à intégrer les chercheurs, et leur rapport à leur objet d’étude, dans une analyse critique. Cette approche permet justement d’être attentif à ne pas commettre les erreurs que nombre de disciplines scientifiques commettent à répétition sans même en avoir conscience : il n’y a pas que dans la mécanique quantique que l’observation a un impact sur le phénomène observé. Par exemple, on peut raisonnablement penser que la réflexivité aurait été avantageusement mise à l’œuvre dans l’exemple du traitement de l’homosexualité par l’OMS.

De la même manière que la formulation du concept de transidentité a, dans le même souffle, fait émerger celui de la cisidentité (qui ne se concevait jusque là que comme une norme incontestable), la conception d’une glaciologie féministe a souligné que la glaciologie « tout court » était jusque là non-féministe, et avait un point de vue et des implications politiques et sociales qui s’ignoraient. L’affaire n’a d’ailleurs pas manqué de faire grand bruit et d’être invoquée dans les science wars (lire Des science wars aux free speech wars), pour autant, l’abord féministe de la discipline ne manque pas d’intérêt ni de légitimité.

Hors de toute considération politique et sociale, les scientifiques adhèrent à différentes doctrines quant à leur pratique : idéalisme, réalisme, instrumentalisme, nominalisme, positivisme, structuralisme, essentialisme, holisme, individualisme, etc. Autant de croyances qui influencent la façon de faire de la science, et d’adhérer à ce qu’on tient pour vrai, dont aucune n’est, là non plus, « la bonne », pas plus que neutre. Là aussi, il serait salutaire que chacun se situe pour mieux assumer ses choix, et admettre la légitimité d’en faire d’autres.

Tout ceci ne veut bien sûr pas dire qu’il faille renoncer à raisonner contre soi-même, à se remettre en question, ou à se méfier de ses biais. Mais il s’agit là bien plus de rigueur et d’honnêteté intellectuelle que d’une quelconque aspiration à la neutralité : il n’est ni possible ni souhaitable d’être moralement neutre, et il est impossible de présenter tous les faits, en revanche, il est possible et souhaitable d’être rigoureux. Tout ceci est sain et salutaire, mais on ne peut le faire qu’en admettant qu’on n’est pas neutre : c’est la seule raison qu’on ait de le faire. Bien au contraire, le fait de situer son point de vue dévoile des oppositions qui pouvaient jusque là rester dissimulées, le faire a donc des vertus épistémologiques intrinsèques, et on ne perd rien à la transparence, ni à se méfier de l’influence de notre milieu social sur notre perception des choses, à plus forte raison si celui-ci bénéficie de privilèges.

Quoi qu’il en soit, même en prenant toutes les précautions imaginables, on échouera nécessairement à identifier et à mitiger tous ces biais : l’opposé d’un biais est un autre biais, parce qu’aucune façon d’aborder un problème n’est « la bonne » dans l’absolu. Certaines seront simplement meilleures selon des critères eux-mêmes subjectifs. De même que s’opposer à une idéologie ne revient pas à défendre la neutralité, mais à défendre une idéologie contraire. Ça n’a rien de dramatique : non seulement certains biais sont salutaires et féconds, mais en outre, c’est précisément ce à quoi se voue la disputatio dans la communauté scientifique : la confrontation des points de vue permet d’accéder à plus de façons d’aborder un même problème, parfois complémentaires, d’autres fois susceptibles d’inspirer de nouvelles pistes de recherche. Si l’histoire des sciences est parsemée de querelles scientifiques plus ou moins célèbres, c’est bien que la neutralité y est parfaitement étrangère.

Pour cette même raison, la pluralité d’opinion dans les médias est un bien meilleur garant de la démocratie que le semblant de neutralité qui règne dans la majorité des médias audiovisuels, où, en fait de neutralité, il faut longtemps chercher pour entendre un propos explicitement anticapitaliste de la part d’un éditorialiste, d’un présentateur, d’un journaliste ou d’un chroniqueur, mais bien moins pour voir des idées néolibérales mises en avant. Ce qui n’est guère surprenant d’un point de vue structurel, les médias audiovisuels dépendant au moins pour partie des annonceurs publicitaires d’une part, et d’autre part rémunérant grassement tout collaborateur qui s’exprime dans un micro, mais ce serait un bien moindre problème si le positionnement idéologique était mieux assumé plutôt que de se prétendre neutre : au moins chacun saurait à quoi s’en tenir loyalement.

Pour résumer : l’ambition de se rapprocher d’une quelconque neutralité est en soi illusoire et naïve, et on aura bien meilleur compte à en accepter l’augure pour que chacun assume le point de vue depuis lequel il s’exprime, ce qui a le bénéfice d’admettre une légitimité au désaccord et à en identifier la nature. C’est bien cette légitimité qui permet le débat loyal, qui a son tour est seul en mesure de faire émerger un consensus, ou à l’inverse d’assumer des divergences inconciliables.

Merci à Aure, Gaël et Emys pour leurs conseils avisés

4 commentaires

  1. Première question : à qui s’adresse l’article ? Qui est concerné par ces problèmes de neutralisation ? Est c’que ça renvoie à un milieu ? Lequel ? Est c’que ça représente beaucoup de monde ? (en ordre de grandeur, environ hein!)

    Pour moi c’est une bonne synthèse, mais je suis trop déjà-acquis au propos, alors pour aller plus loin :

    La neutralité peut être vue comme une construction bourgeoise permettant de renforcer l‘éthique dominante sans le dire. Dans ce cas la stratégie de « jouer au neutre »peut aider à se faire entendre, à visibiliser un problème, à le redéfinir… Je n’ai pas d’exemple précis, mais il me semble que la Sociologie Critique a usé plein de stat et de vocabulaire bien chiadé et que ça lui a permis d’exister dans le champ scientifique, donc dans le champ politique. Une sorte d’ « entrisme ». Que penses-tu de cette stratégie ?
    Parallèlement, je pense qu’il faut montrer en quoi la science neutre ne l’est en fait pas, comme tu le fais pas mal dans cet article, mais avec des études plus ciblées et fouillées, qui jouent le jeu de la neutralité officielle (justement!). Des travaux sur l’orientation des chercheur-es, sur les mécanismes socio et politiques qui les traversent, etc. Je n’ai pas spécialement besoin d’en lire, mais je suppose que face aux défenseurs de la neutralité ça passera mieux.
    On peut aussi discuter sur le terrain de l’épistémologie en soi, comme tu le fais d’ailleurs aussi. Perso je pense que le fait d’écarter les ressentis et émotions est une posture patriarcale, en tout cas pour l’instant. C’est pour les mêmes raisons qu’on dévalue le Care, qu’on laisse les activités de soin au corps et d’écoute aux femmes et aux précaires. Je pense que les ressentis ne doivent pas être réduits ni aux neurones, ni à des fonctions appréhendées par un esprit désincarné. Mais qu’elle doit faire partie de l’approche scientifique en elle-même. Je sais que ça peut paraître extrème ou utopique, mais il y aurait pas mal de façon de faire. La réflexivité en fait partie. Evidemment, les chercheur-es s’y appliquant prennent le risque d’être vu-es comme non-neutres, vulnérables, en somme (c’est vraiment du patriarcat pour moi)
    Le neutre n’est pas neutre, oui ! Tu met des mots (et des dessins!) sur ce que je pensais. Etre indifférent à un rapport d’oppression, c’est une violence symbolique.
    Me vient quand même une question : lorsque les objets sont ceux de la physique, disons la physique quantique par exemple, alors l’incidence directe me paraît moins grave. Y’a-t-il un conflit d’intérêt occulté, comme tu l’évoque dans ton article ? Quelles différences verrais-tu en terme d’impact négatif de la neutralité, en fonction des grands champs disciplinaires ? Je n’y ai pas plus réfléchi, car il est difficile de faire le tri sans tomber dans le continuum Sciences dures – molles.
    La 1ère non-neutralité d’une étude ou d’une information quelconque, c’est d’abord ce qu’elle ne montre pas – Oh que oui ! Franchement… quel partisan de la neutralité peut dire le contraire ? … Nier cela, ce serait avoir une vision bien naïve de la connaissance. Le laboratoire est le lieu où on a ramené ce qu’on a décidé de ramener. Les choses du monde (la « nature » comme on dit) est bien trop foisonnante, chaotique, multiple, continue, voire infinie ! Même s’y émerger de facon totalement inductive amène à faire des discriminations dans nos perceptions, nos représentations, nos idées.
    Une façon de s’en sortir la tête haute est de reconnaître que l’on a choisi son angle d’attaque, sa problématique – comme on dit en cours de Socio (« Construction de l’objet de recherche ») – dans la continuité d’un courant qui nous parle.

    Bon j’avais prévenu, ça me rend bavard tout ça ^^
    Merci pour ton article et j’espère pour ta réponse !
    Rafou

  2. Bonjour Rafou et merci pour ton commentaire 🙂

    À qui s’adresse l’article ? Eh bien, à toutes les personnes qu’il est susceptible d’intéresser 😉 À vrai dire, j’espère aider les personnes qui font les frais de ces revendications de neutralité (typiquement les minorités sociales) à compenser un déficit de légitimité induit par le rapport de domination et leur donner des moyens d’autodéfense intellectuelle face à ces prétentions outrancières.

    Cet article fait suite à d’autres que j’ai publiés sur le site zet-ethique.fr et qui sont donnés en lien dans l’article (querelles de clocher et dérives de l’entretien épistémique) et qui dénonçaient déjà certaines pratiques autoritaires et paternalistes qu’on retrouve à la confluence du scepticisme et de la réaction. La prétention à être neutre et objectif relève effectivement du même type de revendication à être plus « lucide » que l’interlocuteur.

    Pour ce qui est de la stratégie d’entrisme, j’avoue que je ne suis pas convaincu (l’article propose au contraire d’assumer sa subjectivité), il me semble bien plus efficace et éthique de dénoncer ces faux semblants que d’y participer.

    Sur la dévaluation des émotions, je dirais même plus, c’est une stratégie de l’extrême droite qui sert à escamoter toute notion d’éthique (et pour cause).

    Comme je l’ai expliqué dans l’article, même pour les choses qui ne relèvent ni du conflit ni du rapport d’oppression, et donc ça vaut pour la physique aussi, aucune démarche scientifique ne pourrait être neutre. Et on fait des choix politiques pour financer, par exemple avec son budget de 9 milliards de dollars, le LHC est l’expérience scientifique la plus onéreuse de l’histoire récente, budget qu’on aurait légitimement pu trouver plus utile ailleurs.

    Et je suis complètement d’accord oui, la seule façon cohérente et rationnelle c’est d’assumer qu’on n’est pas neutre plutôt que de sombrer dans la pensée magique, surtout que ça a des effets politiques désastreux.

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